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Déluge de New et Dark Romance : avis de tempête sur le paysage littéraire romantique français

En bref :

En quelques points d’intérêts

 

Résumé :  

Ce billet est un point de vue analytique d’Anarelle, concernant les phénomènes de la « New » et « Dark » romance promus à l’heure actuelle dans l’hexagone. L’auteure y déplore la production massive et peu qualitative de ces romans, ciblant un public d’adolescentes, et s’inquiète de leur impact négatif sur la perception des relations amoureuses et la formation d’une pensée critique chez les jeunes lectrices. Anarelle met en lumière le rôle des réseaux sociaux et des maisons d’édition dans cette surproduction, confrontant ces œuvres à la littérature romantique classique et soulignant les dangers d’une surconsommation de contenu superficiel (« brain rot »). Pour terminer, elle y propose des alternatives pour une diversification qui concourrait à l’épanouissement et à l’émancipation du féminin.  

Enquête au cœur d’un univers impitoyable : New et Dark, une littérature romantique fictionnelle à but éducatif ou lucratif ? 

Couvertures de livres de romance variés.
Couvertures de romans noirs romantiques.

Lorsque l’on navigue dans la galaxie Arts et Divertissements, certains phénomènes climatiques s’avèrent incontournables, à l’instar de celui de l’essor des récits de « New » romance, talonnés, en termes de rentabilité, par ceux de la « Dark » : gros titres de magazines généralistes ou économiques, déluge de publications sur les réseaux sociaux. Impossible, si l’on appartient à la sphère littéraire, d’y échapper.  

Même certains auteurs, anciens rois des maisons d’édition et chouchous d’un lectorat féminin avide de romantisme, courbent l’échine devant de nouvelles reines, dont les ouvrages dépassent les millions de vente.   

Cette déferlante suscite également l’étonnement. Comment cette mode cyclonique, traversant l’Atlantique, peut-elle provoquer autant de remous ? Quels ingrédients composent ces romans à succès ? Sont-ils bénéfiques sur le plan psychologique et éducatif ? S’agit-il d’un sursaut d’appétence pour la littérature, avec un grand « L », de la part d’un public constitué en majeure partie d’adolescentes ? Ces ouvrages représentent-ils des bouées de sauvetage pour les maisons d’édition qui, depuis une décennie, risquent le naufrage ? 

Homme lisant devant un paquebot.

Autant de questions qu’il est légitime de se poser.  

Si vous êtes pressé, voici ma conclusion, en moins de 160 caractères, moins qu’un ancien tweet : en réalité, et cette opinion n’engage que mon cerveau, bien qu’elle soit étayée par des sources dignes de confiance. Ces nouvelles et romans, que ce soit « New » ou « Dark », rassemblent tous les symptômes des dysfonctionnements de notre société moderne. 

Cependant pour paraphraser un gascon prénommé Cyrano, je vous dirais : ah ! Non ! C’est un peu court, jeunes pommes ! 

On pourrait dire… oh ! Dieu ! … bien des choses en somme…  

Alors, si vous souhaitez comprendre le cheminement de ma réflexion, ce qui me fait hurler « Alerte ! », et pourquoi je me suis fendue d’une longue argumentation, je vous invite à suivre le fil de ce billet, qui, je l’espère, nourrira vos questionnements. J’y exposerai l’historique de ce que je considère comme une maladie de notre époque. Je m’intéresserai à sa propagation, qui ne doit rien au hasard. J’en examinerai les composants, et pour finir, j’ouvrirai des pistes afin, non pas d’éradiquer « New » et « Dark » de notre paysage littéraire, mais plutôt de pondérer leur influence néfaste qui, à mon sens, sape toutes les avancées en matière de parité et de liberté obtenues par les générations des baby-boomers, puis par la mienne, la X — et non, nous ne sommes pas toutes des zézettes (1) !  

Qui est Anarelle ?

Déluge de New et Dark Romance : avis de tempête sur le paysage littéraire romantique français - Désir- Éditions

Tout d’abord, si vous débarquez à bord et que vous n’avez pas pris connaissance de mon portrait ou de mes œuvres et chapitres publiés ici, une succincte présentation s’impose :  

Autrice indépendante, je compose des romans et nouvelles, érotiques, même si je préfère le terme de sensuelles, à destination d’un public mature, de plus de 35 ans. 

Au cœur de mes histoires, l’amour est roi, l’amour est loi. (2) 

Bien que la majorité de mes créations s’inscrivent dans la catégorie romantique, explorant les relations amoureuses, elles se distinguent nettement de l’espèce « Romance contemporaine » telle qu’elle est définie aujourd’hui. 

Quels ingrédients nourrissent la matière de mes textes ? 

J’expose les turbulences inhérentes à ces émotions-commotions.   

Souvent, l’amour ne dure pas éternellement — telle est la réalité.  

Les happy ends ne constituent pas une loi du genre, dure réalité également.  

Parfois, mes héroïnes fléchissent devant un beau mâle, qui n’est ni riche, ni célèbre, toutefois il peut s’avérer être un manipulateur. Si elles s’en amourachent, leur tête bien faite les aide à raison garder. 

Elles ne luttent pas pour une rédemption imaginaire, ayant compris qu’on ne change pas la nature des gens, et que, tout au plus, certains travers peuvent se gommer pour peu que la personne porte en elle la volonté de réfléchir et d’infléchir ses interactions avec l’aimé (e).  

D’un âne, on n’a jamais fait un cheval de course !  

Je m’intéresse, également, à l’histoire derrière l’histoire : comment mes personnages agissent-ils ainsi ? 

J’apporte des éléments de réponses, à travers des pensées d’écrivains qui ont nourri mes interrogations d’adolescente, puis ceux de l’adulte.  

Le récit est un prétexte à décortiquer ce qui fait de nous des humains, bons ou mauvais.  

Je ne fais jamais l’impasse sur les scènes érotiques, car elles font simplement partie de l’histoire d’un couple. Pour moi, il est inconcevable d’explorer les interactions entre les genres sans évoquer la fusion des corps. La manière dont on « couche » révèle tant sur nos comportements lorsqu’on se tient debout !   

Mes héroïnes puisent leur essence dans ma propre trajectoire : d’abord femme mariée, puis divorcée, ensuite libertine solo, et aujourd’hui libertine épanouie aux côtés de mon conjoint. 

C’est par la richesse de ces expériences que je peux vous affirmer qu’on vous vend du vent, mes chéries, et pire les maisons d’édition entretiennent à dessein la production en série des « zéroïnes » au QI d’endives bouillies. (un avis que je partage avec Camille Emmanuelle).  

Ceci est fortement dommageable, car promouvoir des « amours en cage », appeler « New », ce qui n’a rien de neuf, et instaurer le règne des « Dark », c’est imprimer dans des personnalités en édification des modèles qui n’aideront pas les femmes en devenir à y voir clair dans leurs relations, d’autant plus en cette période de déconstruction d’un système androcentré. 

En cela, je rejoins la conclusion de Cécile Guilbert « … autant dire que sept ans après le #metoo, c’est le bordel dans la tête. », article : « Les toqués du #Bootok » paru dans le journal Marianne du 28 octobre 2024. 

Une page d'article intitulée 'Les toquées du #BookTok'.

Et le bordel, moi, cela ne me plaît guère ! Pas plus que je n’apprécie qu’on fasse prendre des vessies pour des lanternes à une génération qui semble perdue, en pleine traversée d’un océan de doutes. Voici toutes les raisons qui ont fait que j’ai consacré de nombreuses heures à comprendre les tenants et aboutissants de cette éclosion de « gremlins » !  

Après ce préambule, commençons notre navigation par un plongeon, à la recherche des racines des « New » et « Dark » romance.   

La romance, un plongeon dans les tréfonds des émotions amoureuses 

La romance, genre littéraire et cinématographique, souvent caractérisée par une fin heureuse, s’intéresse aux chemins chaotiques des liaisons sentimentales. Les classiques développent des intrigues parallèles qui enrichissent l’histoire, à titre d’exemple on peut citer : « Orgueil et Préjugés » de Jane Austen, « Notre-Dame de Paris », Victor Hugo. Et… 

Livre avec portrait d'une femme en peinture.
Couverture de livre illustrée avec Notre-Dame en arrière-plan.

Ces deux maîtres se penchent, tout autant, aux mœurs et psychologies de leur contemporain. Des ouvrages réflexifs et fouillés sur les insondables profondeurs de l’âme humaine, qui pour en comprendre toutes les nuances demandent un minimum de bagage culturel.

Le romantisme en littérature s’épanouit au XIXe siècle, et prospéra tout au long du XXe.

Alfred de Vigny et Gérard de Nerval enrichirent également ce mouvement avec leurs œuvres introspectives. George Sand et Madame de Staël apportèrent une voix féminine significative, tandis que celles d’Alfred de Musset abordèrent les passions tourmentées.

Évolution du genre romantique fictionnel : des collections Harlequin aux nuances les plus sombres

En 1949, Richard et Mary Bonnycastle fondèrent une maison d’édition généraliste : Harlequin, à Winnipeg, au Canada. Puis, dans les années 1970, la société se spécialisa dans les romans sentimentaux. Au début des années 80, l’implantation de filiales sur le territoire européen, la métamorphose en Gulliver de la publication de littérature romantique. 

Les romances bon marché, au style peu léché et sans détours psychologiques, des éditions Harlequin ciblaient la ménagère de moins de cinquante ans, lassée par un quotidien monotone, en quête de tendresse. Ces récits comblaient les fantasmes de midinettes (4), d’épouses insatisfaites, rêvant d’un « mâle » aux contours de « lovely prince ». Une reproduction du sauveur de belle en détresse de nos contes de fées d’antan.  

Caricature de couple en vacances tropicales.

Ces romans rapidement tricotés à partir de patrons récurrents : l’homme riche, beau, intelligent s’intéressait à une pauvre petite femme, en détresse, à qui le destin avait fait la grimace. 

La progression du grand amour, jusqu’au « happy end », suivait une trame aussi immuable qu’improbable. 

Sous prétexte d’accessibilité à la classe sociale populaire, les auteurs étaient pourvus de consignes strictes de rédaction : champs lexicaux réduits aux basiques, prose sans circonvolution — droit au but —, afin que les lectrices, en quête de passion toujours, puissent naviguer sans écueil ni barrière de langue, sans s’encombrer de tourments psychologiques, sur ces chétifs et frêles rafiots littéraires qu’on aurait aimé appeler littéraires. 

Des élucubrations fantasmagoriques qu’on cachait dans sa bibliothèque, sous peine de passer pour une parfaite décérébrée. 

Confidentielles, ces bluettes n’occupaient pas la une des journaux culturels, sauf pour être ridiculisées. 

Bref, ce n’était pas la crème de la crème, en matière de littérature romantique, à peine mieux considérée que les romans-feuilletons publiés dans des feuilles de chou, dont la ménagère pouvait se délecter tout en tambouillant ou en torchant les fesses de son nourrisson : destination exotique en compagnie d’un brun, sexy, aux mirettes bleu lagon, des photos studios peu réalistes, des bulles de dialogue, et en avant la grande évasion ! 

Un cran au-dessus, et très répandues, on trouvait les productions en série des reines de la romance à l’eau de rose, principalement américaines, dont la plus célèbre était Barbara Cartland. Des centaines de livres à son actif, des millions écoulés dans le monde. 

Les schémas narratifs, les intrigues, le style, invariables. Tome après tome, des héroïnes en péril sauvées par des hommes à la virilité triomphante, dispensateurs de bonheur et de confort financier. L’écriture restait simple, mais avec une signature reconnaissable à défaut d’être mémorable. 

Parallèlement, nous avions des maîtresses du genre romantique historique français, comme Alexandra Lapierre et Régine Deforges. Bien que les critiques littéraires de l’époque dénonçassent la qualité « stylistique » de leurs ouvrages, sans comparaison possible avec ceux des Balzac et consorts, ceux-là s’appuyaient néanmoins sur des recherches approfondies, de nombreuses heures de composition, de correction, tant de la part des autrices que des maisons d’édition. Les portraits féminins présentés étaient ceux d’aventurières, à l’âme forgée par les épreuves, qui triomphaient grâce à leur intelligence et leurs talents. 

Quel que soit la catégorie, populaire, divertissement énamouré, ou fiction historique assaisonnée d’élans passionnés, on pouvait y trouver trois constantes : l’héroïne était poursuivie par les assiduités du salopard, le gentil volait à son secours, les scènes érotiques se bornaient aux mains enlacées et baisers mièvres. 

Méchant, gentil, mal, bien, les frontières étaient claires. La sexualité n’y était pas ou peu abordée.  

Puis, au tournant des années 2010, une révolution discrète émergea des profondeurs d’internet, permettant à tous, mais surtout à de jeunes femmes, de promouvoir leurs écrits. C’est d’ailleurs sur la plateforme en ligne de publication de récits amateurs, Wattpad, que fut repéré « Fifty Shades of Grey ». 

Succès d’édition par le miracle de l’argent empereur, une campagne de communication habilement orchestrée, à n’en pas douter, propulsa la sérié au firmament de la stratosphère rentabilité.  

Un nouveau genre littéraire vit le jour, plus torride que les collections appréciées par nos mères, grand-mères et mes contemporaines : le « mommy porn ».  

Et ainsi, de reprise en reprise, depuis 2015, avec un notable accroissement ces trois dernières années, nous assistons à un déluge de clones formatés à coups de clichés, éclipsant presque toute proposition éclectique sous l’afflux de ces propositions quasi-identiques. 

Couple musclé avec décor de New York.

Comment en est-on arrivé à une unité de contenu, sans possibilité, ou presque, de dénicher de l’originalité ? Et surtout, comment un genre initialement réservé à un public mature s’est-il soudainement adressé à de jeunes filles, jusqu’à dériver vers la présentation, dans le catalogue de vénérables maisons d’édition, de personnages masculins toxiques : mafieux russes, « serial killers », qui n’auraient rien à envier à un Hannibal Lecter (6) adolescent, et j’en passe, objets de toutes les convoitises ?    

Plateforme de publications, influenceuses, maisons d’édition : un trouple infernal !

Cela s’appelle les joies de la communication 2.0, mêlées à un appât du gain facilité. 

Instagram fut le premier à lancer la mode, son concurrent TikTok lui emboîta le pas. 

Nous connûmes tout d’abord les influenceuses « travel », puis celles dédiées à la promotion d’entreprises de la « food », « beauty », « cosmetic », liste non exhaustive. Cependant, il subsistait des niches inoccupées. 

Illustration d'écrans avec réseaux sociaux et dessins.

Et c’est ainsi que sur ces réseaux sociaux, plébiscités par la génération Z, les premiers profils dédiés à la « littérature », ici j’emploie des guillemets, car on trouve à boire et à manger dans ce regroupement, commencèrent à brandir fièrement leurs étendards numériques : #bookstagram et #booktok. 

Des apôtres, la plupart du temps du sexe féminin, d’un genre inconnu jusqu’à cette heure, nous délivrèrent, alors, des critiques d’ouvrages tutoyant les abysses culturels. 

Et comme des petits pains, à défaut de pouvoir changer l’eau en vin, ces oiselles, la plupart du temps sans bagage solide, propulsèrent sur le devant de la scène des récits à destination d’adolescentes — majoritairement représenté sur les réseaux 2.0 — à coup de « J’ai trop kiffé » et de « Wahou, le mec est trop canon », et caetera, et caetera. 

Si bien qu’en les lisant, on croirait entendre la Kevina d’Élie Semoun couiner de joie pure et s’extasier à coup de qualificatifs, sélectionnés avec spontanéité à défaut de réflexion : « merveilleux », « captivant », « envoûtant », « ensorcelant », sur des ouvrages sponsorisés par des mastodontes de l’édition qui, flairant la piste du veau ou la poule aux œufs, d’or — faites votre choix — se sont engouffrés dans la brèche de cette facilité marketing : des consommatrices dépendantes, aisément manipulables. Jackpot assuré ! 

Commença alors la chasse aux génisses prolifiques pour succéder à celle qui avait lancé la mode des nuances plus sombres, sans oublier les plus claires, afin de colmater les brèches de leur comptabilité, victime d’un gros coup de grisou avec l’avènement de l’ère numérique. 

Reniflant un filon qui pouvait s’avérer des plus lucratifs à destination d’une clientèle cible peu éduquée, ou, en tout cas, encline à suivre comme une seule femme les avis de celles qui leur servent de guide — en d’autres temps, elles auraient pu passer pour des gourous — ils se mirent à traquer leurs futurs « talents » sur des plateformes où tout un chacun, et essentiellement chacune, pouvait publier ses récits. 

L’effet de mode aidant, la machine à sous fonctionna à plein régime et multiplia les gains des parties concernées : auteurs, influenceuses, maisons d’édition, au détriment d’une certaine diversité de propositions. .

Déluge de New et Dark Romance : avis de tempête sur le paysage littéraire romantique français - Désir- Éditions

Et comme le phénomène de la new romance menaçait de s’essouffler, qu’au final « Fifty Shades of Grey » commençait à faire autant d’effet qu’un conte pour gamine sage, quelqu’un, quelque part, dans les couloirs des temples du marketing, se dit que cela ne serait pas une si mauvaise idée de tester l’audience avec des relations relevées au poivre de cayenne, plus « Dark ». 

Et abracadabra ! On saupoudra tout cela de publicité, de témoignages plus ou moins véridiques et le deuxième veau d’or naquit, sans qu’on ait vu le coup venir. 

Générons, Générons et inondons le marché !

Dans un souci de productions rapides — un roman d’environ trois cent cinquante pages, donc avec une certaine consistance psychologique, prend entre un an et trois ans à concevoir en moyenne. Que de temps perdu à attendre l’accouchement ! — les recruteurs de futures pouliches lucratives eurent l’ingénieuse idée de traquer leurs prochains best-sellers sur les multiples plateformes en ligne dédiées aux écrivains amateurs, entendez par là ceux qui ne font pas partie des écuries desdites maisons d’édition. 

Caricature de couple assis sur des livres, chevaux derrière.

Écumant les profils, boucanant : scores d’engagement, nombres de followers, mention j’aime, commentaires… 

Qu’importe la qualité, ce qui était un succès à petite échelle, même s’il était gratuit, pouvait être reproduit sur une plus grande en passant par la case payante, grâce à des campagnes publicitaires rondement menées. 

À la pêche aux créatures attractives : ce sont des baleines qu’il nous faut !

Les auteurs amateurs pâtissent souvent d’une mauvaise réputation, étant perçus comme les laissés-pour-compte des maisons d’édition : on leur attribue des romans inachevés, des intrigues maladroites et des fautes d’orthographe. L’opinion commune veut que seuls les écrivains publiés soient talentueux. Certains objecteront, à juste titre, qu’on peut trouver autant de style et d’originalité chez des écrivains amateurs que chez ceux portés aux nues, et qu’il existe de véritables artistes méconnus du grand public sur les plateformes de parution d’œuvres premières. Vous prêchez évidemment une convertie ; inutile de m’étendre davantage sur ce point. Force est de constater que les maisons d’édition n’ont pas le monopole du bon goût, loin s’en faut, comme elles nous le prouvent régulièrement. 

Ainsi, au lieu de tenter de dénicher des «  pousses en devenir », à risque— il y en a toujours un quand on lance un produit anticonformiste — et suivant la bonne vieille recette des lectures bébêtes qui régalèrent des millions de femmes au foyer, les choix des recruteurs se focalisent sur des histoires auxquelles des jeunes filles, provenant de milieu peu favorisé, peuvent s’identifier : rédaction simple (sujet, verbe, complément), première personne du singulier permettant une projection optimale, au présent de l’indicatif, car sinon c’est trop compliqué à lire. Intrigue novatrice ? Non, pourquoi parier ? Reprenons une trame narrative qui a déjà fait ses preuves. Auscultons les « insights », achetons des services de presse 2.0, banco assuré. Et voilà comment on peut propulser sur le podium des ventes, en un temps écourté, auprès d’un public peu exigeant — parce que peu éduqué — des monceaux de succès aux saveurs artificielles.  

Imaginez une mer emplie de poissons, à l’aide de leur chalut et filet, les maisons d’édition pêchent au gros !  

Vous voulez une preuve de ce que j’avance ? 

« … c’est l’histoire de Lily Bloom, jeune femme à l’enfance traumatisante qui enterre son père “vio­lent” puis ouvre une boutique de fleurs à Boston. Elle rencontre Ryle, un neuro­chirurgien dont elle tombe éperdument amoureuse… » (Citation du Magazine Challenge). « Jamais plus », ouvrage de l’Américaine Colleen Hoover. 

Cette trame vous rappelle quelque chose ? Héroïne traumatisée, homme, blanc, riche ? 

Allez, on reprend les mêmes et on recommence ! Et bingo !   

Personnages joyeux devant machine à sous.

New et Dark romance sauveront-ils le monde de l’édition française ?

Que cette recette fait recette ! 

Alors qu’en 2023, les ventes de livres, papiers, en librairie, ont reculé de 4 %, les romans fictionnels de « Dark » et « New » romance, dans le même temps, explosent tous les compteurs. 

« Dans un contexte morose pour le marché de l’édition, frappé par la crise du papier et la baisse du pouvoir d’achat, la new romance est la nouvelle poule aux œufs d’or. Le genre littéraire qui revisite les codes des romans sentimentaux a même sauvé le marché du livre en 2023, selon le cabinet GfK : les ventes de romance ont doublé, avec 6 millions d’exemplaires écoulés. Ces textes représentent 7 % du marché du livre. » (Citation magazine Challenge) 

« Le marché français du livre sauvé par la romance grâce à l’explosion des romans sentimentaux, les ventes de livres n’ont reculé que de 4 % en volume en 2023, selon GfK. Compte tenu de la hausse des prix, le marché progresse de 1 % en valeur. » (Citation journal Le monde) 

La maturité viendra et jeunesse se lassera

Certains rétorquent que c’est beaucoup de bruit pour rien, que tout ceci n’est qu’un phénomène de mode, une lubie générationnelle vouée à s’estomper. Qu’il n’y a nulle raison de sonner le tocsin ! Que les barbares ne campent pas à nos portes et qu’il est superflu de prendre sa plume pour disséquer la chose. 

Vous arguerez également que c’est l’âge ingrat qui veut cela, que j’ai oublié que j’ai été une adolescente, que j’ai probablement savouré du cucul la praline avec délectation, et que celle qui n’a jamais goûté à une friandise coupable me jette la première sucette. 

Et qu’aujourd’hui, la maturité venue, cette candide fraîcheur s’est évanouie et que c’est la raison pour laquelle je me permets de critiquer ce phénomène, bien que je sois loin d’être la seule dans ce cas. 

Concrètement, ce qui nous émeut, nous les femmes de la génération X et celles de la suivante, c’est qu’au fil des épreuves dont la vie nous a abreuvées, nous avons appris que l’amour ne ressemble guère aux descriptions de ces romans en toc, qu’il n’est pas une idylle préformatée avec un businessman charmant, riche, intelligent et doté d’une empathie surnaturelle. Nous avons également assimilé qu’il n’existe pas de prince qu’on déteste d’abord, car sa blessure secrète le rend insupportable, et dont on se rend compte, après bien des vilains tours de sa part, qu’en fait il nous aime et qu’on en est éperdument éprise ; qu’au final, il avait bien caché son jeu et qu’il se métamorphose en un chic type ! 

Vous trouvez qu’il y a trop de « queues » dans ce paragraphe ? Eh, bien, moi, également, j’aimerais y trouver plus d’« elles ».  

Et bien sûr, dans sa version plus vénéneuse, des histoires de type « BDSM » proposant pour substrat de fantasme des relations de soumission, voire de maltraitance, prétendant qu’au final c’est bien le féminin qui sort victorieux par la rédemption du « méchant » petit copain. Loin d’être des régurgitations sadiennes, ces ouvrages offriraient des espaces sains d’exploration par leur démonstration négative, et répétitive, soulignons-le, d’un amour triomphant de tout, y compris de l’intolérable. 

Illustration surréaliste de visages humains et squelette.

L’appât de la facilité

Alors oui, nous savons que l’humain, de par sa nature, est attiré par la facilité et encore plus si cela titille ses plus basses pulsions. 

Et c’est exactement à cela que répondent ces ouvrages aisés à consommer, et pour être pimentés, ils sont bien assaisonnés : certaines scènes surpassent nos cauchemars les plus noirs. Il est vrai que l’humanité est ainsi faite. 

Il s’avère tout autant que l’univers impitoyable du marketing est ainsi constitué, que l’appât du gain prend toujours l’avantage sur le bon sens, qu’il existe tant d’autres causes pour m’émouvoir, en ces climats incertains. 

Certes, vous avez raison. Pourtant, je ne peux m’empêcher de me projeter, jeune femme en éveil, dans le personnage de l’unique femme pharaon, guidée au sein du royaume d’Hatchepsout par Christian Jacq. De même, je me revois me transposant dans le corps de Céleste Vainart qui, sous la plume astucieuse, joyeuse et entraînante d’Alexandra Lapierre, s’élevait de sa condition de modiste pour devenir princesse russe, manipulant les hommes et affrontant la fatalité. 

Ou encore combattre aux côtés de Kethry et Tarma, sa Tal’se drin, contre d’affreux « mâles » dans le roman de fantasy : « Sœurs de sang » de Mercedes Lackey. Une véritable épopée célébrant un féminin hardi, bien avant l’heure de « me too ».  

Je peux avancer que ce sont ces dizaines d’héroïnes rencontrées au cours de mes lectures, bravant leur destin la tête haute, qui ont participé à la construction d’une personnalité qui a adopté pour devise : « Arte et Marte ». (Par le talent et le combat). 

Portraits artistiques de personnages historiques et fantastiques.

Et si ce déferlement de contenu unique m’inquiète autant, c’est qu’il en va de l’épanouissement de millions d’adolescentes en formation. 

Comment celles-ci, buvant jusqu’à plus soif, sans esprit critique (rare à cet âge-là), des histoires où le féminin est présenté sous un aspect que ne renierait pas le plus ardent masculiniste, pourraient-elles envisager des rapports d’égalité ? 

De plus, il est évident que la pauvreté lexicale incluse dans ces paquets mal ficelés ne leur permettra, certainement, pas de bâtir une pensée analytique. 

Les dangers d’une romance populaire déformée : enjeux et réflexions

D’aucuns, je vous vois venir, me signaleront que la romance populaire a toujours existé. Tout à fait d’accord, et je l’ai d’ailleurs mentionné en début de billet, mais vous aviez noté qu’elle était presque exclusivement réservée à un lectorat de femmes matures, capables de prendre de la distance avec les histoires proposées, ce qui ne peut être le cas d’une jeune fille démunie vécu. Il n’est nulle question d’intelligence là-dedans, juste du discernement que nous a prodigué notre parcours de vie. 

Certains défenseurs zélés de la cause du sombre avancent un argument, que je considère comme des plus fallacieux : « C’est ici que se situe la spécificité de la dark romance : elle permet d’explorer des dynamiques de pouvoir et de soumission tout en restant dans un cadre purement fictionnel. À l’image d’un film d’horreur, sa lecture provoque de la peur, du suspense, mais lorsque le livre est fermé, tout s’arrête. » (Citation Magali Bigey, La « dark romance » : les ambiguïtés d’un genre littéraire qui fascine) 

Pour avoir vu des films d’épouvante, ou lu un certain nombre de thrillers, je ne suis jamais tombée amoureuse du protagoniste malfaisant. Or, c’est bien là où le bât blesse : il est évident que si l’on fournit un schéma relationnel pour base d’intrigue, la lectrice se transposera, inévitablement, dans la peau de l’héroïne. Rappelons tout de même qu’aujourd’hui, viols et violences conjugales sont au cœur des débats. 

Existe également la ligne selon laquelle ces lectures rempliraient un rôle didactique, pour ne pas dire cathartique. Soit, pourquoi pas ! Mais si le principe éducatif est l’objectif revendiqué, afin que les jeunes femmes ne reproduisent pas dans leur intimité ce genre d’interaction, ne devrait-on pas inclure des « Happy end » à l’opposé de ces sentiers battus, en lieu et place de ces pseudo-rédemptions, cousues de fil blanc ? 

En cherchant des réponses à mes interrogations sur le pourquoi du comment d’un tel engouement, j’ai trouvé d’autres arguments plaidant en faveur de leur diffusion, qui, je dois le dire, me laissent pour le moins perplexe : 

Il paraît que ces récits promeuvent une féminité puissante puisque celle-ci subit, comprend, pardonne, soigne et sort victorieuse de ce chemin, sentimental, de croix de Saint-André ! 

Forte de mon expérience, j’en doute sérieusement. On perd généralement plus de plumes en jouant les infirmières dans une relation toxique qu’on ne gagne, au final, un nid douillet et sécurisant. 

Déluge de New et Dark Romance : avis de tempête sur le paysage littéraire romantique français - Désir- Éditions

Il est aussi question pour certains d’un féminin qui, fort de ses nouvelles libertés, ose enfin écrire publiquement ses fantasmes les plus ancrés dans des traditions passéistes de l’homme pourvoyeur. Ce qui, avouons-le, peut détonner avec l’air du temps, où l’on dénonce la charge mentale dans les tâches au quotidien, la situation prédominante du masculin au sein de notre société. Est-il utile d’en gaver d’exemples les adultes en devenir ? Voilà une dichotomie tout à fait étonnante ! 

Et si, encore, ces ouvrages se cantonnaient à s’épancher, à longueur de page, sur des sujets plus ou moins discutables, on pourrait passer à côté d’une mode qui ne perdurera pas, à l’évidence. Mais non contents de distiller des schémas amoureux nuisibles à la vision de rapports de couple basés sur la parité et la compréhension, ces schémas narratifs, dénués de substance, à la psychologie de comptoir, sapent également les fondations de toutes réflexions à venir. 

Certains me répondront que justement ce sont des contre-exemples, que les lectrices ne sont pas dupes et qu’elles opèrent la différence entre fantasme et réalité. Je suis loin de posséder la même certitude que ceux qui présentent cet argument à décharge. 

Car l’emploi d’un vocabulaire élémentaire, d’un style réduit à sa plus simple expression, d’intrigues uniques répétitives et calquées sur quelques ressorts scénaristiques éculés avec des happy end toujours si prévisibles, qu’on ne voit pas l’utilité de les lire, ne sont pas propres à former des têtes bien faites, ni aptes à aborder ces récits avec objectivité.  

Il faut, également, prendre en compte le contexte dans lequel nous évoluons

Non, l’amour ne triomphe pas de tout. Selon les données les plus récentes, en 2022, 122 femmes ont été tuées par leur partenaire ou ex-partenaire en France, donc une presque tous les deux jours. Plus alarmant encore, la tendance générale montre un accroissement des féminicides conjugaux ces dernières années. Entre 2020 et 2021, le nombre d’épouses décédées a augmenté de 20 %.  

Violence matrimoniale, violence sociétale à l’égard du féminin ; il n’est pas besoin de fiction pour exposer des faits intolérables. Sauf à les présenter pour ce qu’ils sont : inadmissibles.  

Mon avis de femme et d’auteure

Alors, je vous vois venir de loin : en ai-je déjà lu ?  

J’ai moi-même commencé à diffuser mes récits sur des plateformes en ligne d’écrivains. Je me suis, bien sûr, intéressée à la production d’autres autrices de romance érotique. 

D’après mon expérience personnelle, depuis l’avènement de « Fifty Shades of Grey », il semble qu’une majorité soit fascinée par les scènes de soumission et sa cohorte de désirs « indésirables ». 

Pour avoir picoré quelques lignes, de ci de là, de ces textes, avec queue, mais sans tête, sans pouvoir aller jusqu’au bout de quelques chapitres, j’ai eu l’impression de lire des journaux intimes, de ceux que l’on gardait cachés, fermés par un fragile cadenas pour que nos pensées échappent à la vue de nos parents. 

Déluge de New et Dark Romance : avis de tempête sur le paysage littéraire romantique français - Désir- Éditions

Il ne s’agit que d’un défilé de fantasmagories à la fois puériles et cruelles, fruits de l’imagination de jeunes filles n’ayant jamais vécu les situations qu’elles dépeignent. Si elles les avaient réellement éprouvées dans leur chair et leur sang, elles ne se risqueraient probablement pas à les présenter sous un aspect aussi séduisant. 

Et quid de la richesse de la langue et de la diversité ?

Les stances alambiquées ne sont plus au goût du jour ? Les auteurs s’adaptent, paraît-il, à notre présent qui privilégie les contenus succincts. 

Certes, un minimum d’épaisseur sémantique et stylistique ajoutée au menu ne serait pas désagréable. 

Et puis, comment exprimer les infinies variations d’un décor ou d’une nature sans utiliser tous les ingrédients que la langue française met à notre disposition ? Sans étirer de riches lignes décryptant toutes les subtilités de nos personnages ? 

Il paraît que « les jeunes lectrices de dark romance ne sont pas les consommatrices passives que la doxa se plaît à imaginer ; elles lisent beaucoup, parfois plusieurs romans par semaine, la plupart du temps plusieurs par mois ». (Citation Magali Bigey, La « dark romance » : les ambiguïtés d’un genre littéraire qui fascine) 

Plusieurs par mois ? Fast-food littéraire : un contenu vite préparé, vite ingéré, sans consistance, et hop, on passe au burger suivant ! 

Femme dessinée avec livres et fast-food.

Que contiennent donc dans ces mixtures pour qu’elles puissent les ingurgiter aussi rapidement ? Eh bien, rien. Comme je l’ai déjà écrit, tout au plus des squelettes d’histoires, des personnages aux prénoms interchangeables en lieu et place d’une psychologie rendant compte des infinies possibilités de l’âme humaine. 

Ainsi que l’évoquait Denis Mursault dans son billet satirique : « Le jour où tu découvres un téléfilm de Noël », on reprend un scénario et on rejoue les mêmes scènes, and « repeat, again and again. » Assurément, c’est un combo perdant pour une jeunesse en construction. 

Je crains que la malséance du contenu, alliée à la pauvreté de style, prépare une génération de femmes à accepter l’idée qu’un peut tolérer un partenaire tortionnaire. Que ces fictions absorbées à longueur de lignes, les dirigent vers de houleux combats au sein de leurs rapports amoureux, desquels elles imagineront triompher. Bienvenue dans la nouvelle arène conjugale, version 2030.  

« Alors qu’elles pouvaient penser que l’égalité filles/garçons était une réalité, elles découvrent la domination de genre, tel qu’elle s’exprime dans mille détails de la vie quotidienne et dans les premières expériences sexuelles. Il y a la pornographie qu’elles regardent parfois avec leur “copain” qui tend à faire considérer comme normaux des comportements sexuels violents ; il y a aussi la lecture de livres qui glamourisent violence et sexe, ce qu’on appelle la “dark romance”, un sous-genre sentimental en plein développement, qui touche un public féminin de plus en plus jeune. » (Citation de Marie Duru-Bellat, derrière le mal-être des adolescentes, la découverte de la domination du genre)  

Il faut également noter que ces récits sont uniquement écrits par de jeunes autrices pour des lectrices de leur âge. Les points de vue alternatifs, variés et pondérés, qu’ils se manifestent par une vision masculine ou par les expériences d’une créatrice dotée de plus de maturité, pointent aux abonnés absents. 

Cependant, le constat que je viens d’exposer n’est pas qu’un épiphénomène circonscrit aux seules « New » et « Dark » romance en tant que catégories littéraires. Il s’inscrit dans une problématique plus vaste de perte de connaissances et de culture générale. 

Brain rot, élu mot de l’année 2024

Têtes dans les nuages au-dessus de bâtiments historiques.

L’expression « Brain rot » a été élue mot de l’année 2024 par « Oxford University Press », choisie parmi 6 termes dont « slop » (contenu numérique médiocre) et « romance » par 37 000 votants. Elle désigne la détérioration psychologique ou intellectuelle supposée, causée par une surconsommation de publications en ligne de faible qualité. Son utilisation a augmenté de 230% entre 2023 et 2024, reflétant les inquiétudes sur l’impact des réseaux sociaux sur la santé mentale, surtout chez les jeunes. Bien que originaire de 1854, le vocable a pris un nouveau sens à l’ère numérique. Ce choix soulève des questions sur la relation homme-technologie et les enjeux psychiques liés à l’usage excessif des médias communautaires. 

ChatGPT VS Shakespeare, oublions poésie pour ingérer vers artificiels

Personnage costumé discute avec homme en boxeur.

Une étude récente publiée dans la revue « Nature » a révélé que les poèmes générés par l’intelligence artificielle ChatGPT sont souvent préférés à ceux des auteurs classiques comme William Shakespeare ou Emily Dickinson. Réalisée par des chercheurs de l’Université de Pittsburgh, cette expérience a impliqué des lecteurs non familiers avec la littérature, qui ont comparé des poèmes d’écrivains célèbres et ceux imitant leur style, fabriqués par ChatGPT. Les résultats montrent que la majorité des participants a trouvé les créations de l’IA plus accessibles et faciles à comprendre. Alors que les vers produits par les machines sont loin de rivaliser avec ceux de nos maîtres du passé. 

Ceci soulève le problème de l’éducation, car cette situation révèle une absence de formation qui favorise une pensée réductrice, souvent condensée en 200 caractères et consommée en moins de 30 secondes, tandis que le « doom scrolling » nous appâte sans « faim ». 

Quand ce qui est apporterait richesse, culture, est dédaigné, jugé trop « complexe ». 

Mais si tout a déjà été composé, comment un auteur pourrait-il encore innover ? 

Depuis l’Antiquité, la question des trames narratives a occupé philosophes et écrivains, Aristote posant les bases des péripéties dans sa « Poétique ». Définissant l’intrigue comme l’agencement cohérent des événements, soulignant son rôle central dans toute œuvre littéraire. Cette notion a perduré, donnant naissance à diverses théories qui reconnaissent un nombre limité de structures fondamentales. 

Cependant, cela ne doit pas être perçu comme une contrainte à l’inventivité ; chaque auteur a la liberté d’innover au sein de ces squelettes scénaristiques. 

À mon avis, la créativité réside dans la capacité à apporter une perspective unique, un ton personnel, ce que l’on nomme le vécu. Ainsi, tout comme il existe de nombreuses façons de vivre une expérience, il appartient aux écrivains de donner vie à leurs visions, de cultiver leur propre jardin, à l’intérieur de ces fondamentaux. 

Pour une diversité narrative : repenser la production des romances

Ce qui pose réellement problème, ce n’est pas tant que ce contenu soit produit, mais sa prépondérance. 

Alors, pourquoi ne pas mettre en avant d’autres modèles romantiques, non préformatés et non stéréotypés, qui ne proviennent pas des archétypes d’outre-Atlantique, afin de préserver notre exception culturelle française ? Ces jeunes femmes ne sont-elles pas lassées d’imaginer ces répétitions de vue imprenable sur Manhattan ? 

Je pense que les maquignons, qui écument les écuries en ligne à la recherche des intimités, des fantasmes des ados pour renflouer leur Titanic, devraient se souvenir qu’à force de surexploiter un filon, fatalement, celui-ci se tarira. 

De plus, au vu de la stérilité du contenu massivement propulsé, bientôt ils ne trouveront plus aucune vache à lait capable de fournir une production publiable, ce qui entraînera un cercle vicieux d’acculturation d’une partie non négligeable de la population. 

En réalité, il me semble que les maisons d’édition sont en train de scier la branche sur laquelle elles sont assises : moins le public sera instruit, moins il y aura de lecteurs ou de lectrices, et moins elles vendront ! CQFD ! 

D’autre part, un modèle basé uniquement sur la quantité au détriment de la qualité ne peut perdurer. D’ailleurs, certaines lectrices, moins dupes que d’autres, commencent à se lasser des centuples repetita et exposent leurs avis tranchés sur les réseaux sociaux.  

Vers une nouvelle « Éra » de la littérature romantique ?

Il existe peut-être une alternative : si au lieu de promouvoir un genre unique parce qu’il plaît ou qu’il vend, les éditeurs se souvenaient des préceptes d’un des empereurs du marketing, Steve Jobs, qui motivait ses équipes avec cette maxime : « Les gens ne savent pas ce qu’ils veulent jusqu’à ce que vous le leur montriez ». 

Ceux-là même qui ont réussi la prouesse de hisser au sommet de leur bilan financier, un navet tel que « Fifty Shades of Grey », pourraient, en y mettant autant de moyens, imposer une littérature stylée, éclectique, valorisant l’autonomie féminine. On pourrait ainsi imaginer, s’ajoutant aux catégories « Dark » et « New », les suivantes :  

« Empowered » : Des femmes ayant brisé le plafond de verre, pratiquant le polyamour. Des récits centrés sur des cheffes d’entreprise entretenant plusieurs relations affectives à la fois, sans qu’il y ait de tromperie. 

« Victress » : Des héroïnes, qui surmontent des obstacles et triomphent dans leur vie personnelle et professionnelle, libres de toute chaîne, aimant au gré de leur désir.  

« Badass » : Des aventurières affrontant des défis physiques et émotionnels, alliant action, aventure et amour lors de récits où elles s’affirment à la fois combattantes et cheffes de bande. 

« Domina » : Des maîtresses de leur destin et de leur sexualité. Les hommes se prosternant à leurs escarpins, et elles tenant le bon côté du manche de la cravache. 

Tout, ou presque, est possible, imaginable et mixable ! 

Déluge de New et Dark Romance : avis de tempête sur le paysage littéraire romantique français - Désir- Éditions

Et puis, tant que nous y sommes, pourquoi ne pas réintégrer quelques Émile (Zola), Guy (De Maupassant), Victor (Hugo), au cheptel, des maisons d’édition, peuplé de Colleen, Sarah et Morgane ?  

Réunion d'équipe avec réseau social en ligne.

On peut toujours rêver !

******

(1) Référence à une réplique du film « Le père Noël est une ordure »

(2) Paroles de la chanson de Jacques Brel, « Ne me quitte pas »

(3) La Sapiosexualité est une préférence sexuelle. Une personne sapiosexuelle est une personne qui est attirée par quelqu’un en fonction de son intelligence et non pas de son apparence physique.

(4) Jeune femme ou jeune fille empreinte de naïveté et de sentimentalisme, prétendant à une distinction sociale supérieure.

(5) Personnage de romans de Tom Harris, catégorie thriller.

(6) La croix de Saint-André, en forme de X, est utilisée comme accessoire dans les pratiques BDSM. 

(7) Domina, version féminine du Maître en BDSM

Les sources qui ont nourri ce consistant billet :

Cécile Guilbert les toqués du hashtag booktok

Les dessous de l’écriture des romances grand public

Dark et new romance, nouvelles poules aux œufs d’or ?

Des bouées de sauvetage pour les Titans de l’édition

Un appel à la raison

Et si la Dark romance n’était pas ce que l’on en médit ?

La romance, un filon juteux

Hachette recrute ses « talents » sur Wattpad

Statistiques de violences conjugales en 2021

Mithridatisation

Les filles et l’estime d’elle-même

Le grand nivellement par le bas de l’éducation française

Entre un tiers et un quart des Français ne dépasse pas le niveau d’un élève arrivant à la fin de ses études primaires

Brain ROOT

Une génération en passe de devenir « Stupide » ?

CHAT GPT SHAKESPEAR

 

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