En bref :
En quelques points d’intérêt
Résumé :
Ce billet, proposé par Laurent Ducastel, explore le thème de la bouche en tant que symbole érotique dans la littérature et la chanson françaises. Il vous offre de savoureuses bouchées d’œuvres de Baudelaire, Apollinaire, et Gainsbourg. Du baiser au cunnilingus, une invitation sensuelle à déguster des mets textuels de choix. Vous trouverez, également, des scènes servies brûlantes par les auteurs du Désir Éditions, ainsi que des illustrations alléchantes.
Bouche et érotisme dans la littérature française

Amis lecteurs amateurs de littérature et de sensualité, je vous convie à un alléchant périple à travers de délectables proses et poésies, dans lequel folâtre le mot « Bouche ». Allant du baiser, symbole des premiers émois de deux épris, aux caresses osées, fellation et cunnilingus, ce terme inspire, imprègne les écrits licencieux.
La bouche honore, prend, suce, mord, dévore. Elle en appelle autant aux plaisirs gustatifs qu’aux tactiles. Ses gourmandes cajoleries trouvent une place de choix au menu des ébats amoureux, de l’apéritif au dessert.
Je vous invite à pénétrer dans mon univers affriandant, émoustillant, et, disons-le sans fard, carrément bandant. Ceci en espérant que vous vous délecterez du nectar des textes sélectionnés par mes soins, parmi ceux dont la succulence, toujours nouvelle, jamais épuisée, agace sans relâche mon esprit avant d’en assouvir les penchants hédonistes.
J’y ai incorporé des extraits d’ouvrages des auteurs du Désir Éditions, dont l’un des miens, n’étant jamais mieux servi que par moi-même ! Crus ou métaphoriques, ces bouquets de mots excitants, parfumés d’érotisme bouillonnant, sont à savourer bouchée après bouchée.
Avant de nous aventurer dans les alcôves les plus sulfureuses de la poésie, de la littérature classique et contemporaine, sans oublier la chanson française, entamons notre balade par un court bivouac dans l’étymologie de cet estuaire de volupté.
À l’origine du mot « bouche »

« Bouche » vient du latin « bucca », qui désignait à l’origine les joues gonflées. Par extension, en langue française, il finit par nommer l’orifice buccal tout entier. Qui aurait cru que ce terme si chargé d’érotisme aujourd’hui ait des origines si… joufflues ? À moins que cela ne soit que pour mieux souffler le désir !
Le mythe de la bouchée tentatrice


L’érotisme de la bouche s’enracine dans les premiers âges de l’humanité : dans l’un des mythes fondateurs de notre culture occidentale, celui d’Adam et Ève. D’aucuns y voient la cause de notre chute et de la condamnation à être chassé du jardin d’Éden. Pour ma part, j’aime à envisager cet épisode biblique sous un jour plus positif, comme étant le début d’une des plus sensationnelles aventures humaines : celle de la poursuite des plaisirs troublants.
L’envoûtement oral s’y manifeste avec force. Les paroles d’Ève, jaillissant de ses lèvres tentatrices, se parent d’un pouvoir de séduction, métamorphosant ses mots en caresses verbales. Imaginons-les entrouvertes, purpurines, esquisses de délices interdits.
La morsure dans le fruit transcende le simple geste pour se transformer un acte éminemment érotique. La bouche qui déguste, qui savoure, se mue en instrument d’une découverte provocante. Elle devient le vecteur de l’éveil des sens. Le jus sucré, caressant les lèvres et la langue, symbolise, à mon sens, l’initiation au plaisir physique.
Cette bouche affamée, avide de croquer dans le fruit défendu, dessine l’allégorie d’un désir sexuel jusqu’alors inconnu. Le partage entre Adam et Ève peut être perçu comme un baiser indirect, leurs lèvres se rencontrant métaphoriquement à travers celui-ci. Un fruit de la passion, probablement !
Ainsi, ces coups de dent ne se réduisent pas à un simple acte de désobéissance ; ils s’érigent en une véritable figuration de l’éveil charnel.
Mythe emblématique, selon le point de vue adopté, soit du « péché originel », soit, pour nous hédonistes, du delta de rapprochements extatiques.
Morsure d’amour, le baiser du vampire

La bouche vampirique reflète à merveille la dualité de cette parcelle de chair échancrée. Synonyme de mort ou de jeunesse éternelle : la morsure : brutale, fatale, létale, peut-être également, affriolante, enivrante, excitante.
Offrir sa gorge à des canines acérées pénétrant la peau tendre du cou, aspirant notre liquide vital… Une métaphore à peine voilée de l’acte sexuel, d’échange de fluides. Cette transgression des tabous liés au sang et au trépas ajoute une dimension subversive qui ne fait qu’amplifier la charge érotique. Éros et Thanatos unis dans un singulier baiser.
Charles Baudelaire nous présente dans « Les métamorphoses du vampire », des vers dont la volupté, lecture après lecture, ne se dément jamais :
« La femme cependant, de sa bouche de fraise,
En se tordant ainsi qu’un serpent sur la braise,
Et pétrissant ses seins sur le fer de son busc,
Laissait couler ces mots tout imprégnés de musc :
“Moi, j’ai la lèvre humide, et je sais la science
De perdre au fond d’un lit l’antique conscience.
Je sèche tous les pleurs sur mes seins triomphants,
Et fais rire les vieux du rire des enfants.
Je remplace, pour qui me voit nue et sans voiles,
La lune, le soleil, le ciel et les étoiles !
Je suis, mon cher savant, si docte aux Voluptés,
Lorsque j’étouffe un homme en mes bras redoutés,
Ou lorsque j’abandonne aux morsures mon buste,
Timide et libertine, et fragile et robuste,
Que sur ces matelas qui se pâment d’émoi,
Les anges impuissants se damneraient pour moi ! ”
Quand elle eut de mes os sucé toute la moelle,
Et que languissamment je me tournai vers elle
Pour lui rendre un baiser d’amour, je ne vis plus
Qu’une outre aux flancs gluants, toute pleine de pus !
Je fermai les deux yeux, dans ma froide épouvante,
Et quand je les rouvris à la clarté vivante,
A mes côtés, au lieu du mannequin puissant
Qui semblait avoir fait provision de sang,
Tremblaient confusément des débris de squelette,
Qui d’eux-mêmes rendaient le cri d’une girouette
Ou d’une enseigne, au bout d’une tringle de fer,
Que balance le vent pendant les nuits d’hiver. »
Recueil « Les Fleurs du mal », 1857
Il est à noter que, quelques mois après la parution du Recueil « Les fleurs du Mal », certains poèmes contenus, dont celui-ci, furent interdits par référé et le restèrent en France jusqu’à la révision du procès qui intervint presque un siècle plus tard, en 1949. Fort heureusement pour les amoureux des belles lettres, des versions non expurgées circulèrent sous le manteau dès 1864, notamment en Belgique.
Sensualité et nostalgie, quand les relents du combat envahissent l’âme d’un poète éperdu d’amour

À la fin de la Première Guerre mondiale, Guillaume Apollinaire trouve refuge dans les mots qu’il couche à l’attention des femmes qu’il aime, Lou ou Madeleine (dans le poème qui suit, la destinataire n’est pas clairement mentionnée). Alors qu’il est atteint d’une maladie qui lui sera fatale et qu’il pourrit dans les tranchées, sous les grêlons d’obus, il s’épanche sur ses désespoirs amoureux, divagation nostalgique, lyrique, d’un homme qui contemple la mort en face. Au moment où il compose ces vers, la grande faucheuse a déjà jeté son dévolu sur sa carcasse.
Il nous reste de lui les traces d’un esprit turgescent, au talent poignant.
« Ma bouche aura des ardeurs de géhenne
Ma bouche te sera un enfer de douceur et de séduction
Les anges de ma bouche trôneront dans ton cœur
Les soldats de ma bouche te prendront d’assaut
Les prêtres de ma bouche encenseront ta beauté
Ton âme s’agitera comme une région pendant un tremblement de terre
Tes yeux seront alors chargés de tout l’amour qui s’est amassé dans les regards de l’humanité depuis qu’elle existe
Ma bouche sera une armée contre toi une armée pleine
de disparates
Variée comme un enchanteur qui sait varier ses métamorphoses
L’orchestre et les chœurs de ma bouche te diront mon
amour
Elle te le murmure de loin
Tandis que les yeux fixés sur la montre j’attends la minute prescrite pour l’assaut. »
Chef de Section, recueil « Calligrammes », 1918
Une chanson qui mit l’eau à la bouche

Certains d’entre vous se remémoreront ce morceau de bravoure, plus humoristique que sexy, composé en 1966 par Serge Gainsbourg : « Les sucettes », interprété par la jeune et innocente France Gall, alors âgée de 18 ans.
Serge, le provocateur, héritier de certains poètes maudits, dont le don pour la plaisanterie salace paraîtrait douteux de nos jours, semble s’être joué de la naïveté de la chanteuse. Cette dernière n’aurait pas décelé la malice ni saisi le double sens dissimulé dans les strophes, pas plus que le public, d’ailleurs. Elle n’en prit conscience que bien des années plus tard. Cependant, pour ceux qui, à l’époque, percèrent le voile des mots, l’expérience dut être quelque peu jubilatoire !
Il convient de remarquer que celle-ci maintint longtemps n’avoir pas compris l’ambiguïté des paroles. Néanmoins, certains affirment qu’elle feignit simplement l’ignorance afin de préserver une image plutôt lisse. Quoi qu’il en soit, ce texte à double entrée demeure un exemple frappant de la provocation si caractéristique de « l’homme à la tête de chou. »
« Annie aime les sucettes
Les sucettes à l’anis
Les sucettes à l’anis d’Annie
Donnent à ses baisers un goût anisé
Lorsque le sucre d’orge
Parfumé à l’anis
Coule dans la gorge d’Annie
Elle est au paradis
Pour quelques pennies Annie
À ses sucettes à l’anis
Elles ont la couleur de ses grands yeux
La couleur des jours heureux
Annie aime les sucettes
Les sucettes à l’anis
Les sucettes à l’anis d’Annie donnent à ses baisers
Un goût anisé
Quand elle n’a sur la langue
Que le petit bâton
Elle prend ses jambes à son corps
Et retourne au drugstore
Pour quelques pennies Annie
À ses sucettes à l’anis
Elles ont la couleur de ses grands yeux
La couleur des jours heureux
Lorsque le sucre d’orge
Parfumé à l’anis
Coule dans la gorge d’Annie
Elle est au paradis »
Assortiments de condiments pour rehausser vos dégustations littéraires
Si vous êtes vous-même auteur, voici un nuage de mots : une pêche lexicale qui, je le souhaite, vous permettra des associations, fruitées, acidulées, pimentées…

Quelques amuse-bouches composés par votre serviteur
En cours de rédaction, des idées, des images, des juxtapositions me sont venues. Je remercie, au passage, les graphistes de notre « Objet Littéraire Non conventionnel » de s’être amusé à illustrer ces mignardises.
Des mots égrainés
La bouche dans la littérature contemporaine : l’érotisme dans tous ces ébats
Pour terminer ce voyage, laissez-moi vous offrir quelques passages effervescents, qui mettent à l’honneur notre mot du jour, des extraits de nouvelles ou romans des auteurs du Désir Éditions.
Dans « La Surprise de Lady Winter », Anarelle, s’amuse à dépeindre une scène intime qui inclut le lecteur au sein des pensées de son héroïne, Anne de Breuil :

« … Oh, oui ! Pénètre ma bouche. Comme la tienne est miel contre la mienne. Ta langue explore, tes lèvres me dévorent. Et tes mains sur mes reins, descendant vers mon fessier, quelle profusion de caresses excitantes ! Toi, au moins, tu sais me peloter. Sais-tu que tu écartes mes grandes lèvres en m’empaumant ainsi les fesses ? Sais-tu que mon jus commence à couler ? Oui, je pense que tu le fais exprès. Et quelle douceur dans ta manière de me coucher sur le dos ! Exactement comme dans mes imaginations ! Je suis sûre que ta verge est déjà raide. Mais, que fais-tu ? Tu relèves ma chemise de nuit et glisses ta tête entre mes jambes. Tu ne veux pas me prendre ? Non, tu as raison, pas tout de suite.
— Vous êtes délicieusement lisse, chère petite. Voilà qui est curieux.
— Si je suis novice dans les actes, je n’en suis pas moins sans expérience, Monsieur. Quelques lectures m’ont appris certaines… enfin, vous voyez…
— Je vois, je vois. Goûtons, donc, cet appétissant bonbon… »
Au cours de la rédaction de « L’Oiseau de feu », des images de bouche en fusion et d’éruption volcanique se sont accaparés mes pensées :

« … Bordel ! Cette fille était une somptueuse diablesse. Ses mains délaissèrent ma turgescence, plus glorieuse qu’elle ne l’avait été depuis deux décennies, attrapèrent ma cravate. Et, tel un chien affectueux, guidé par une dresseuse aguerrie, je me retournai à leur injonction.
Apparemment, ma malléabilité plut à la magicienne, car, sitôt revenue du côté pile, elle laissa fuiter de ses prunelles des lueurs sans équivoque.
Sans autre signe annonciateur, la séductrice s’accroupit, enserrant mon tuteur impatient de ses doigts doux, l’ausculta sans empressement. Très vite, les lèvres gloutonnes s’entrouvrirent. Une pointe corail, mutine, se fraya un passage vers mon fruit engorgé. Sans pitié, les moelleuses babines en prirent possession. La bouche se referma sur son gibier, la langue entama son travail de dressage. Mes jambes vacillèrent. Je ne me reconnaissais plus. Je chancelais d’autant plus qu’elle interrompait ponctuellement le régal, n’oubliant pas de m’examiner effrontément.
Privation, relance, privation, relance… des taquineries à vous rendre dément.
Sa chute de reins oscillait, l’ondulation de son fessier m’emprisonnait. Affolé par la danse lascive autant que par la voluptueuse pression, aussi captif du léchage que limité par ma posture consentie, je brûlais d’avidité, balançais mes hanches aléatoirement, ignorant si chaque ondoiement aveugle de mon bassin recevrait ou non la capiteuse gratification qu’il implorait… »
Enfin, Denis Mursault, dans « Le Faux miroir », nous gratifie d’une description métaphorique, à la suggestion torride :

« … À peine le jeune homme en phase d’accouplement, Vera dicte le tempo des préliminaires, apprécie à sa juste valeur le répondant du Pussycat. Les corvées ménagères le rendent ardent. Qui l’eût cru ? On frise l’homme idéal.
Les chairs se joignent, et Vera innove. Pour la première fois, son partenaire a droit à une fellation. Gratification exceptionnelle ! Bon, alors, attention, hein ? Une fellation au cours d’un soixante-neuf où la belle prend ses aises sur son amant, chevauchant sa bouche tandis que la sienne batifole avec l’étamine du veinard. Il y a des limites à la générosité.
Elle consent à partager aujourd’hui l’initiative, maintenant qu’il ne se prend plus pour un sprinter. Une fois la partie de tête-bêche achevée, du moins en ce qui la concerne, elle joue avec la bouche du mignon, l’embrasse férocement pendant les débats, puis éloigne ses lippes gourmandes, laissant le garçon s’épuiser à tenter de les rejoindre, revient vers lui, le mord… Ces agaceries menacent de faire perdre la raison au minet…
Les jambes des deux amants se cisaillent pour un plaisir maximal. Vera ne s’est jamais sentie aussi animale, comme sujette aux effets d’un puissant aphrodisiaque. Elle a besoin qu’il la dévore, elle a besoin qu’il la remplisse, qu’il lui sacrifie son être. Elle a besoin d’engloutir l’adoration qu’il projette sur elle. Et comme Mark se montre désormais excessivement talentueux pour gérer la montée de la volupté… La vampirisation, pratiquée ainsi, revêt de somptueux atours… »
La bouche dans tous ces états, apéritif littéraire gourmand

J’ose espérer que ce voyage au cœur de ce fragment d’Éros aura éveillé votre appétit… ! Qu’il soit gustatif, charnel ou littéraire.
Je vous laisse le soin de sillonner la toile pour braconner d’autres luxures textuelles ayant pour attrait l’embouchure du désir.
Sur ce, je vous invite à envisager vos jeux de langue comme vous dégusteriez un cru millésimé. Et lorsque vous embrasserez l’être, ou les personnes, qui suscitent vos émois, conservez, dans une pièce de votre palais mental, la saveur des morceaux choisis que votre serviteur a eu l’allégresse de vous donner à consommer.
La sensualité imaginative constitue la plus savoureuse mise en bouche que je connaisse, le plus lascif prélude à des dégustations charnelles qui vous combleront.
Levons notre verre aux voluptés à venir !
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