Aller au contenu

« La Prière aux étoiles » de Marcel Pagnol : une impression de lecture au cœur de l’univers romantique d’un auteur provençal

En bref :  

Les points d’intérêt : Marcel Pagnol, film, écrivain provençal, amour inspiré, autofiction, pièce de théâtre 

Résumé : À la recherche du texte parfait d’amour, Denis, que nous avions accueilli à l’occasion des fêtes de fin d’année, à bord du Désir Éditions pour un article désopilant, se détourne des romances convenues pour s’aventurer du côté des dramaturges, qui excellent dans la peinture des passions. 

Lui est revenue en mémoire une œuvre singulière de Marcel Pagnol, « La Prière aux étoiles », dont l’histoire s’ancre au cœur du XXe siècle tout en s’appuyant sur des ressorts classiques. 

À travers ses personnages, Pagnol affirme la puissance du sentiment amoureux, du don de soi que celui-ci appelle, sans jamais tomber dans la mièvrerie. 

La pièce, inspirée d’une histoire vraie, se déploie comme un dialogue entre désir et sacrifice, où chacun cherche à donner plus qu’il ne reçoit. L’auteur y propose la définition d’un amour à la fois éclatant et fragile. Ainsi, « La Prière aux étoiles » se révèle bien plus qu’une simple romance : c’est une ode à la passion, une méditation sur la noblesse du cœur et la force du renoncement. 

Homme avec cheveux bouclés dans une bibliothèque.

« La Prière aux étoiles » de Marcel Pagnol : une impression de lecture par Denis Mursault  

À l’initiative d’Anarelle de rassembler quelques plumes afin d’écrire à propos d’une histoire d’amour nous ayant secoués, je me suis d’abord demandé si cela concernait l’amour entre les humains dans sa globalité, ou s’il fallait s’attacher à une émotion duelle, dans une optique plus intimiste, et avec, éventuellement, consommation charnelle à la clef. 

Or, la première catégorie pouvait-elle cadrer avec un ouvrage se revendiquant « d’amour » ? La généralisation du terme n’ouvrait-elle pas un champ trop large ? 

Aussi ai-je opté sans barguiner pour la seconde solution. 

À la recherche du …texte d’amour parfait 

Autre sujet de préoccupation, toutefois : comment trouver dans les souvenirs de lecture, un texte qui ne soit pas gnangnan ? Car, il faut bien en convenir, le déferlement de romances, qu’elles soient « dark » ou non, et qu’on aurait tort de circonscrire à notre époque — après tout, Barbara Cartland et la collection Harlequin n’ont pas attendu la génération alpha pour envahir les présentoirs — ne suscite guère l’enthousiasme. Ayant de tout temps évité comme la peste ce genre de productions, il était à craindre que mes références en la matière ne fussent, du reste, bien maigriottes. 

Alors ? Piocher dans les grands classiques ? « Paul et Virginie » ? « Chéri », de Colette ? « L’éducation sentimentale » ? « Belle du seigneur » ? 

Rapidement, il m’est apparu que les romanciers avaient, à quelques exceptions près, traité le sujet avec moins de constance, et surtout, moins d’ardeur que les dramaturges. Il est vrai que le roman se prête moins aux déchaînements passionnels que le théâtre, favorisé par l’oralité qui le gouverne. L’outrance y est tolérée, et même recommandée. 

Pour un roman d’amour, combien de « Roméo et Juliette », de « Cid », de « Bérénice » ? 

Allons, c’était dit, le vivier théâtral devait me permettre, avec un petit effort mémoriel, de trouver chaussure à mon pied. Pour autant, je ne voyais pas aller folâtrer dans les prairies raciniennes ou shakespeariennes, ambitionnant un texte plus moderne. 

Et soudain me revint en mémoire un écrit de Marcel Pagnol. Ce dernier, mêlant habilement théâtre et cinéma et avant de verser dans l’autobiographie, ayant connu ses premiers succès en qualité de dramaturge. 

Le titre de l’ouvrage ? « La prière aux étoiles », dont le contenu s’ajustait on ne peut mieux au sujet de ce billet. 

Genèse d’une œuvre : l’histoire cachée de « La Prière aux étoiles » 

Ce texte a connu une histoire peu banale. Destinée à générer une trilogie cinématographique, la création avait fait long feu, Pagnol ayant brûlé les bobines en 1941, au milieu d’un tournage déjà bien avancé, afin qu’elles ne finissent pas entre les mains des occupants nazis1. Bien plus tard, la première partie de la trilogie serait éditée sous forme de pièce. C’est elle que j’évoque aujourd’hui. 

L’œuvre ne constituait ni plus ni moins qu’un cri d’amour de l’auteur-cinéaste à destination de sa muse de l’époque, Josette Day, l’inoubliable interprète de Belle dans « La belle et la bête », version Cocteau. Pagnol, à travers le personnage de Pierre Florent, s’y livrait comme jamais encore, inspiré par son interprète principale. Et, naturellement, la pièce offre un indéniable parallélisme entre la fiction et le roman d’amour que l’écrivain multi casquettes était en train de vivre avec l’actrice. 

Florence, femme fatale ou héroïne inconséquente ?  

Florence, une ravissante jeune parisienne, après avoir voyagé de bras en bras, se fait entretenir par Dominique, un riche industriel lyonnais. Vénale et occasionnellement cruelle, elle n’accorde rien ou si peu à ce dernier en échange de ses bontés, le méprise, quand bien même celui-ci l’entretient, finance les films dans lesquels il l’a imposée en tant qu’actrice, malgré un talent restant à prouver. Autour d’elle gravitent coiffeur, chambrière et toute une escouade de parasites, au premier rang desquels Madame Mère, populacière et premier degré, dont les accointances avec une maquerelle ne sont pas discutables, tant elle encourage la liaison filiale avec le fortuné soyeux2 rhodanien. Seul membre fréquentable de la famille : un frère, Frédéric, camelot, vendeur à la sauvette, dépositaire d’un solide bon sens, et, contre toute attente, d’une honnêteté intellectuelle certaine. 

L’idylle, l’ombre du secret et la crise 

Or, un soir, aux environs immédiats d’une fête foraine, Florence rencontre Pierre, un compositeur-parolier à succès, plus âgé qu’elle. La sono de l’endroit diffuse d’ailleurs une de ses chansons. L’individu est blasé, crache sur le succès dans la mesure où il en obtient, projette sur le monde ainsi que sur lui-même un regard désabusé, et, dans l’ensemble, cache son mal-être sous un cynisme étudié. Un déçu de l’amour. 

Ce qui doit arriver arrive. Après un détour chez une diseuse de bonne aventure, la jeune femme et le musicien subissent un coup de foudre, plaquent tout, et s’enfuient ensemble. Ils connaissent alors les plus merveilleux mois de leur existence, dans un petit hôtel de la Côte d’Azur, à Cassis. La force avec laquelle chacun projette une passion totalement désintéressée sur son aimé(e) charme la population locale, le patron, et les habitués de l’hôtel. 

Florence se donne à son amant sans condition, lui inspire les plus belles compositions de sa carrière, alors que lui, simultanément, fait bâtir une villa à sa dulcinée, sans l’en aviser, mais en testant ses goûts avec la complicité du tenancier de la pension. 

Au cours de cette idylle, qui ne demande qu’à devenir pérenne, un seul nuage, mais bien sombre, noir d’encre. Florence profite de chaque jour passé avec son amant comme si c’était le dernier, car elle vit dans la terreur que Pierre découvre son passé de femme dite de petite vertu et de comédienne entretenue. À la faveur, ou plutôt à la défaveur, de la visite d’Albert, ami de l’auteur, producteur, et naviguant aussi dans le milieu cinématographique, la catastrophe finit par advenir. 

Pierre encaisse violemment le choc, et, rejetant les explications de Florence, précipite la rupture, quitte l’hôtel malgré le barrage d’Évariste — le patron — qui a compris à quel point la jeune femme était attachée à son amant. 

« FLORENCE : Pierre, la vertu est normale pour les femmes laides. Il est bien facile de refuser ce qu’on ne vous demande pas. Si j’étais née borgne ou bossue, tu m’aurais trouvée vierge et martyre : tu n’aurais pas eu besoin d’explications, et d’ailleurs, tu ne serais pas ici pour me le demander.» 

L’amoureuse ressent violemment le départ du musicien : pleurs, malaise, catalepsie… elle provoque l’inquiétude du personnel et des clients de l’endroit. 

« FLORENCE : Ne me touchez pas. Je suis sale ! 

MELLE REVERDY (cliente de l’hôtel) : Ce n’est pas vrai. Vous l’aimez. Une femme qui aime, c’est comme un fer rouge. Ce qui est sale, ce sont les vieux bouts de fer que personne n’a jamais touché, qui rouillent dans un coin. Un fer rouge, ça brille, ça brûle tout, et c’est plus propre qu’un fer neuf. Il reviendra.» 

Le retour à soi et la rédemption 

Florence, dévastée, regagne la capitale, puis trouve refuge chez Frédéric, après une errance pluvieuse. Elle connaît, au bout de quelques jours, un bouleversement physique. Et pour cause ! Elle est enceinte. L’arrivée prochaine du fruit de sa liaison amoureuse lui regonfle le moral. 

Dans le même temps, Dominique, qui a retrouvé la trace de son ex-promise, va rencontrer Pierre pour l’inciter, dans un admirable sacrifice, à renouer avec elle, car son bonheur lui importe plus que tout, et seul le compositeur, selon lui, peut lui apporter. Celui-ci s’est déjà fait reprendre de volée par Albert, qui lui a remis les idées en place. 

« ALBERT :… cette femme, tu l’aimes d’amour. Et, elle aussi, elle t’aime d’amour. 

PIERRE : Qu’est-ce que tu en sais ? 

ALBERT : Et tes chansons ? Quand une femme inspire une véritable chanson d’amour, c’est quand elle est pleine d’amour elle-même, et c’est son amour à elle qui fait chanter ta musique. Et toi, qui as rencontré l’amour, tu craches dessus ? Mais, mon pauvre petit, si une femme m’aimait comme celle-là t’a aimé, je lui donnerais mon nom et ma vie.» 

Pierre, en vérité toujours épris, ne demande pas mieux que de se laisser convaincre par l’industriel lyonnais et par son ami producteur. Il retourne voir Florence, récolte en premier lieu une surprise de taille. L’ex-maîtresse, soi-disant éplorée, tient une forme d’enfer, dévore les sandwiches qui passent à sa portée… Elle fait part, de surcroît, à son interlocuteur de son intention d’aller s’installer, avec un autre homme, dans la villa qu’il lui a offerte. On imagine assez bien le désappointement de Pierre. La pièce se clôt au moment où la jeune femme lui fait comprendre que le compagnon de voyage en question n’est autre que l’enfant qu’elle attend de lui. 

Pagnol et la définition de l’amour 

Pourquoi avoir choisi cette œuvre pour illustrer l’amour en littérature ? 

Eh bien, parce que Pagnol, à travers ses personnages, et aussi à travers des formules dont il a le secret — aujourd’hui, on parlerait de punchlines — laisse affleurer une définition de l’amour tout à fait convaincante. 

Le don de soi est magnifié à chaque échange entre les amants. L’amour se présente comme une chance miraculeuse qui saisit deux êtres et qu’il faut prendre au rebond, sans mégoter, sans se polluer l’esprit par des lendemains brumeux, en ne pensant qu’à l’autre, encore à l’autre, toujours à l’autre. 

« FLORENCE : Et alors, tout de suite, il faut que, pour un sou, il rende tout à coup deux sous d’amour. 

PIERRE : Et s’il ne les rend pas ? 

FLORENCE : Alors, tristement, mais sans rien dire, le premier abandonne son pauvre sou, et c’est fini. Ce n’est qu’une histoire inutile. 

PIERRE : Elle n’est pas inutile pour le second : il a gagné un sou gratis. C’est le plus malin. 

FLORENCE : Non, ce n’est pas le plus malin : c’est vrai qu’il a un sou de bénéfice. Qu’il le garde ! On ne lui donnera plus jamais rien et il crèvera tout seul dans son coin sur le petit sou qu’il a volé, et c’est bien fait. Mais s’il a rendu deux sous pour un sou, alors le premier se hasarde : sur le tapis, il met vingt sous. Alors le second met cent francs, et ainsi de suite. Au bout d’un mois, on se rend compte qu’à tous les deux, on a des centaines de milliards, que personne n’a perdu […] et qu’on est heureux pour toute la vie. Parce que l’amour, c’est le contraire de rendre la monnaie : sur vingt sous, il faut rendre cent francs : l’amour, c’est de donner plus qu’on reçoit, et plus on donne, plus on est riche.» 

Dans cette perspective, Florence, qui abandonne tout pour Pierre et celui-ci, qui offre à sa maîtresse la villa de ses rêves sans aucune espèce de contrepartie, illustrent on ne peut mieux les conceptions pagnolesques. 

Dominique : le héros du renoncement 

Le comportement le plus poignant reste cependant celui de Dominique, lequel soumet son bonheur personnel à l’épanouissement de Florence, remise fierté, chagrin, fait fi de son bonheur personnel, enterre jusqu’à la moindre parcelle de jalousie pour requérir le concours de Pierre afin que le compositeur aille rejoindre la femme dont lui-même est épris. Ou encore quand il refuse d’envisager de convoler avec une autre femme pour conserver à Florence un foyer où elle pourrait se réfugier en cas de détresse. Le renoncement à son ex-promise et le recours à son rival, quoi qu’il doive lui en coûter en termes de désespoir, touchent au sublime, quintessence de la noblesse de cœur, dont la jeune femme finira par saisir toute la dimension, dès lors qu’elle aura souffert à son tour. 

« FLORENCE : Un jour, tu as pleuré devant moi, parce que j’avais été odieuse avec toi […] Tu avais tes mains dans tes poches, mais un coin de ta bouche tremblait. Et moi, pauvre fille sans cœur, je te méprisais, Dominique, à cause de ces larmes d’hommes, qui étaient plus belles que tous mes diamants. Je ne savais pas. Maintenant, je sais. Je connais la douleur d’aimer.» 

Davantage encore que l’adoration réciproque, emblématique de la relation entre Florence et Pierre, Dominique — à travers la passion platonique qu’il projette — définit, par sa sensibilité, par la dignité de son âme, par une fidélité éternelle à ses sentiments, la substance même du sentiment amoureux. 

****** 

Notes :  

Consulter d’autres avis de lectures :  

« La Prière aux étoiles »  

4 commentaires sur “« La Prière aux étoiles » de Marcel Pagnol : une impression de lecture au cœur de l’univers romantique d’un auteur provençal”

  1. Encore un article très intéressant. Je me suis replongé via Pierre et Florence dans la Prière aux étoiles avec plaisir. Et pour moi, dans cette oeuvre, le plus beau personne est effectivement Dominique. Un personnage qui m’avait beaucoup touché à l’époque, et qui me touche de nouveau ici, car tu en reparles très bien. Finalement, ce roman présente plusieurs formes d’amour possibles. Et donc, c’est un très bon choix que d’avoir traité cette histoire.
    Merci pour cet article, j’ai passé un très bon moment 🙂

    1. Merci de ta visite et de ce commentaire, comme toujours, élogieux.
      Le personnage de Dominique ( qui n’a pas que des qualités, tout de même), dans le caractère sacrificiel de son comportement, ressuscite un type de personnage à la Cyrano. Forcément émouvant.

  2. Je n’ai jamais douté de la sensibilité et du romantisme de Denis. Il a exprimé, à maintes reprises, ces sentiments, d’autres aussi, comme son respect pour l’œuvre de Marcel Pagnol.
    C’est un plaidoyer, que dis-je, une ode à « La Prière aux étoiles », texte dans lequel on retrouve toute la passion nécessaire au grand amour. Un texte au destin Pagnolesque!
    Cher Denis, merci d’avoir exhumé ces lignes.

  3. Merci, Marsh, de ta visite et de ces compliments. J’aurais volontiers exhumé d’autres citations, car le texte pagnolesque est une véritable mine.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

error: Content is protected !!
Désir- Éditions
Résumé de la politique de confidentialité

Ce site utilise des cookies afin que nous puissions vous fournir la meilleure expérience utilisateur possible. Les informations sur les cookies sont stockées dans votre navigateur et remplissent des fonctions telles que vous reconnaître lorsque vous revenez sur notre site Web et aider notre équipe à comprendre les sections du site que vous trouvez les plus intéressantes et utiles.