Chapitre 4 d’une Histoire d’Amour Contemporaine : « L’Éternité aura ton regard »
Une première lecture offerte par Anarelle et Laurent Ducastel, roman-feuilleton de l’été 2025, uniquement en ligne à bord du Désir Éditions.
Découvrir la présentation et les mots échangés par les deux auteurs.
Retrouvez en podcast un retour audio sur les chapitres précédents et une discussion autour des impressions de lecture sur ce chapitre
Accédez au résumé sonore des trois premiers épisodes et aux commentaires de lecture pour une immersion complète dans l’histoire via un podcast.
Pour vous qui arrivez en cours de cette histoire, voici ce qui a précédé :
Le prologue dévoilait la dernière chance de fusion de deux âmes millénaires, dont l’union était cruciale pour sauver l’Être Suprême et l’Univers, menacés d’extinction.
Sept jours plus tôt, Juliette, conservatrice spécialisée en antiquités romaines, entamait ses congés de juin, accablée par la charge mentale familiale. Son quotidien pesant contrastait avec l’impulsivité soudaine de son mari, Marc Antoine, qui venait de décider d’organiser un plane trip surprise. Malgré ses doutes, Juliette se laissa peu à peu séduire par cette escapade. La première étape de ce voyage inattendu les mena à Vérone, la cité des amants éternels.
Au fil de cette aventure, elle se retrouva plongée dans un songe troublant, incarnant Juliette Capulet un matin au bord de l’Adige. Là, une nourrice lui parla de Roméo, annonçant sa venue pour la soirée. Rêve ou réalité, la question se posait à l’épouse de Marc Antoine Guitamon.
C’est au sein de cette intrigue mêlant destinées humaines et enjeux cosmiques que va s’ouvrir ce nouveau chapitre du roman « L’Éternité aura ton regard », dans lequel seul un véritable amour pourra sauver l’univers de l’anéantissement.
Résumé du chapitre 4 :
Notre Juliette du temps présent, transposée dans le corps de la Juliette de Shakespeare, s’apprête à vivre une journée dans la peau de la jeune Capulet. Comment arrivera-t-elle à concilier ses souvenirs modernes avec les choix et les contraintes d’une époque révolue ? Quels mystères se cachent derrière cette rencontre entre destinées humaines et enjeux cosmiques, qui semblent peser sur ses épaules ? Juliette pourra-t-elle, grâce à sa double conscience, changer le cours d’une histoire ancienne, ou est-elle prisonnière d’un cycle inévitable ? Ce nouveau chapitre invite à plonger au cœur d’une aventure où l’intime et l’universel se mêlent, posant la question : jusqu’où l’amour peut-il transcender le temps et l’espace ?

******
Vérone. Mardi, aux environs de deux heures du matin et suivantes.
L’Aurore sur Vérone, ou l’éveil d’une âme en errance
La nourrice la considéra, étonnée, lorsque Juliette se dégagea de ses bras et s’approcha de la fenêtre. Une brise légère fit frissonner les lourdes tentures qui l’encadraient. Gentiment, mais avec fermeté, la brave femme la rabroua :
« Que faites-vous, belle enfant ? Nul ne doit vous distinguer en linge de nuit, cheveux au vent comme une fille de basse extraction. Rentrez vite, avant qu’un des valets de votre père ne s’en aperçoive et n’aille l’en informer. Assurément, vous serez punie, et moi avec. »
Notre Juliette moderne poussa un soupir, un soupir qui aurait fendu l’âme de Cerbère lui-même. À quoi bon rêver, si l’on ne peut être libre, même en son propre songe ? À regret, elle quitta l’embrasure, contemplant, dans un ultime regard, la Vérone de l’an de grâce 1591.
Les toits rouges s’étendaient à perte de vue sous le soleil matinal de Vénétie. Les ruelles pavées serpentaient entre palais de pierre blonde et arcades ombragées, tandis que les marchés s’animaient sous les auvents colorés. Des beffrois élancés dominaient la cité, veillant sur les places où résonnaient déjà les premiers échos des artisans et des marchands. Au loin, l’Adige glissait paisiblement entre ses rives, traversée de ponts antiques, gardienne silencieuse de la mémoire de la ville.
La nourrice vêtit sa maîtresse et la coiffa, comme il seyait à une jeune fille de son rang, praticienne de la maison des Capulet. Bientôt, les cloches de la cathédrale San Zeno retentirent, appelant dévots et dévotes à l’office de tierce.
Alors, parée d’une robe légère aux teintes douces et d’une cape, la Juliette du vingt-et-unième siècle s’apprêta à sortir, chaperon à ses côtés. Du porche de sa demeure, ses yeux s’élevèrent vers le balcon où, lui semblait-il — sans en être certaine — elle avait connu quelques nuits dorées, ou, du moins, contemplé son Roméo, qui lui déclamait des vers enflammés.
Les couleurs et les ombres de la cité des amants
Elles descendirent vers la Piazza delle Erbe, cœur vibrant de la cité. Ici, les voix des marchands interpellaient les premières pratiques. Là, les étals débordaient de fruits vermeils, d’herbes odorantes, de soieries chatoyantes. Juliette respira l’air vicié inhérent aux villes de cette époque, mêlé aux senteurs de l’Orient. Son nez se fronça en une mimique sans ambiguïté.
Ses pas la menèrent ensuite à la noble Piazza dei Signori. Entre les arches gothiques et les statues fières, elle éprouva le poids des lignées et des querelles, le souffle des passions qui avaient forgé Vérone, percevant en ces architectures puissantes le reflet du cœur déchiré de la Juliette enfantée par le poète anglais.
À proximité se dressait la maison de Roméo Montaigu ; Juliette ne l’avait vue qu’en photo. Tout lui apparut si réel, jusqu’aux émotions qui l’envahirent. Elle s’attarda un instant, son esprit oscillant entre espoir et crainte, entre désir et fatalité. Les deux jeunes gens auraient-ils pu éviter la mort qui les guettait ? Cela aurait-il pu se terminer autrement ?
Elle songea que si son mariage avec Marc Antoine avait été consacré en catimini, contre la volonté de leurs deux familles, dans un XXIe siècle où ce style de différend antédiluvien ne devrait pas avoir le droit de cité, lui, au moins, avait pu échapper à la condamnation d’un amour impossible.
L’office, à l’église San Fermo Maggiore, l’ennuya. Elle bâilla, se dit que s’il s’agissait d’un rêve, elle aurait pu s’épargner ce pensum. Quelque chose ne tournait pas rond. Elle aurait voulu, comme dans un film, mettre en accéléré pour en venir au fait : sa rencontre du balcon avec Roméo.
En sortant, sa nourrice la convoya jusqu’à sa demeure. Elle regagna sa chambre, lut un peu, broda avec maladresse et, de nouveau, s’ennuya beaucoup. La vie de la Juliette du cinquecento paraissait bien plus trépidante sous la plume shakespearienne.
Les offices canoniaux, à défaut d’estoquer sa morosité, le scindèrent. Après les tierces, il y eut celui de Sexte, puis none, et enfin les vêpres. Des parcelles de lassitude qui se superposaient.
À chaque aller-retour par le même chemin, elle subit les coups d’œil appuyés de seigneurs, certains amicaux, d’autres hostiles. Un de ces rustres la considéra avec une insistance malsaine, une concupiscence qui ne se cachait pas. Son chaperon, bien vite, lui enjoignit de détourner les yeux. Cet homme d’âge mûr, pour l’époque, à l’aune de la jeunesse de Juliette, était effrayant, par l’impudence de son regard torve, qui se repaissait de la beauté de sa silhouette.
Sombre destinée pour la jeune Capulet
Après sexte, son « père » la fit mander dans son cabinet d’audience. La cinquantaine d’années épaisse, la face encadrée d’une barbe poivre et sel soigneusement taillée en pointe, il portait les marques de l’autorité : front large, yeux perçants sous des sourcils épais, bouche fine et sévère. Un pourpoint de velours sombre, des manches brodées, et une fraise amidonnée complétaient son portrait.
Le bonhomme n’était point commode. Sans préambule, il lui annonça son mariage prochain avec le Comte Pâris. Il brossa succinctement son portrait, et les mots tourneboulèrent son cerveau. Un effroi indescriptible étreignit sa poitrine au moment où la physionomie porcine du promis se matérialisa dans son esprit : « Ô langueur qui serre mon âme en ses chaînes, pourquoi ce poids si lourd pèse-t-il sur mes jours ? Le soleil danse dehors, mais toute joie s’efface. Ainsi, est-ce le nom de l’homme qui, tout à l’heure, se repaissait de ma beauté ? Bientôt, je devrais me soumettre à lui. »
Ses traits délicats affichèrent malgré elle un air de forfanterie ; le Capulet s’en aperçut :
« Fille ingrate, tu oses donc me défier ?
Ton visage blême trahit un esprit rebelle.
As-tu oublié ta place, ta noble lignée ?
Le temps presse, et ton devoir t’appelle.
Dès demain, le contrat sera signé.
Ton destin ne t’appartient pas, tu es fille destinée. »
La Juliette moderne lui tint tête ; après tout, elle était dans un rêve, elle ne risquait rien. Sans compter que son effarement à la découverte de ses us rétrogrades avait ranimé en son être belliqueuse humeur. Elle, qui affrontait au quotidien le capharnaüm domestique généré par son mari et sa fille, les incivilités dans les rues marseillaises, les remarques aigres-douces de belle-maman Guitamon n’allait pas se laisser mener par ce paterfamilias arriéré, aux faux airs d’Henri III.
« Mon père, mon cœur ne saurait feindre la joie,
Quand l’ombre d’un destin cruel s’abat sur moi.
Je suis captive de tes ordres,
Et pourtant, je sens la vie en mon sein brûler.
Tout en moi crie le désespoir.
Ne m’aimes-tu donc pas assez pour
Que s’accomplissent les volontés de mon cœur ? »
Ce à quoi le Capulet rétorqua, fâché :
« Assez de ces rêveries, enfant insensée !
Tu vas épouser le Comte Pâris.
Il t’apportera honneur et fortune.
Tu lui feras une belle descendance,
Honorant ainsi sa lignée et la tienne. »
Juliette, décidée à ne pas plier, dans une colère à peine contenue, s’obstina à lui tenir tête :
« Eh quoi, mon père, vous me condamnez
À un mariage forcé, un lien de chaînes froides ?
Tout est haïssable dans cet homme,
Jusqu’à son regard torturé, quand tout à l’heure il m’a dévisagée.
Jusqu’à son nom me répugne.
Peut-on forcer le cœur à plier sans combat ?
Je suis fille des Capulet, non esclave d’un pacte. »
Le Capulet blêmit sous l’effet de la résistance inattendue de sa fille :
« Le sang et le pouvoir dictent la loi des hommes.
Les femmes ne peuvent échapper à ce joug.
Ton désir n’a point voix dans cette affaire.
Prépare-toi, Juliette, à porter le fardeau.
Car demain, ton sort sera scellé par l’alliance. »
Blafard, il se dirigea vivement vers elle, main levée. Juliette se dit qu’il était capable de la battre si elle ne pliait pas, au moins de façade ; elle ne put s’empêcher de murmurer :
« Ô ciel cruel, pourquoi briser mon doux rêve ?
L’amour s’enfuit au galop loin de moi, et dans ses rets blessants
Demain le mariage m’enfermera.
Je serai alors prisonnière d’un destin sans lumière,
Et mon âme pleurera en silence son éternel hiver. »
Le Capulet, apaisé par l’attitude soumise, tint néanmoins à avoir le dernier mot :
« Cesse donc de geindre, tant d’indignité ne sied point à ta noble naissance.
Tu es fille de Capulet, l’inconséquence n’est point dans ton héritage.
Aimable figure à ton futur mari, demain tu feras.
Va-t’en dans ta chambre,
Il se peut que Dieu, dans son éternelle bonté, t’apporte conseil.
Complies arrive et te fera, à n’en pas douter, retrouver la raison. »
Entre rumination et prière, l’heure de complies
D’un geste hautain, il lui signifia son congé. La Juliette moderne regagna sa chambre ; de colère, y cassa quelques bibelots. Ses pensées la renvoyèrent à son couple : ils avaient eu cette chance, avec Marco, de vivre dans une époque moins terrible pour les cœurs s’aimant envers et contre toute raison familiale. Certes, ils avaient organisé leur union à la dérobée, sans l’aval de leurs proches, mais, dans tous les cas, ils avaient pu se marier et s’aimer comme il ne l’est permis qu’aux jeunes amants. Que se serait-il passé si Roméo et Juliette avaient pu s’enfuir ensemble ?
Après avoir pleuré beaucoup, sans qu’elle trouvât grand sens à sa peine, puisque n’appartenant pas à cette époque, s’être pincée autant qu’elle avait versé de larmes, sans effet, elle pria au moment de complies, qu’elle effectua dans la solitude de sa chambre. Le livre était en latin, langue qu’elle maniait au quotidien, même si ce n’était pas celui de la Rome antique. Elle n’eut aucun mal à déchiffrer les mots, s’intéressant à cet environnement historique, remplissant son attente de voir apparaître son Roméo.
******

Rejoindre le chapitre 5 : Juliette et Roméo
Vérone. Mardi, aux environs de deux heures du matin et suivantes.
Rébellion au balcon
La nuit était tombée sur Vérone. Une corde se balançait doucement au gré de la brise. La forme enjamba le balcon, allongea quelques pas timides, avant, contre toute attente, de s’agenouiller dans la pénombre.
Sur le lit, assise, les mains sagement posées sur son giron, Juliette reçut l’hommage du descendant de la lignée Montaigu avec satisfaction, prélude à un rapprochement désormais inévitable, auquel aspirait avec ardeur son esprit revanchard.
En effet, légitimement abattue à la suite de son entretien avec le père Capulet, elle n’avait pas tardé à relever le gant, réconfortée, mais surtout stimulée par une exquise résolution. Forte de l’assurance d’une femme moderne et se sentant très séduisante, elle allait donner une leçon à ce patriarche faraud et porter au summum son humiliation.
Comment ? Mais en s’offrant à Roméo, pardi ! Ou, selon toute vraisemblance, en s’offrant Roméo, initiative motivante s’il en fut, tant l’excitation de s’approprier un personnage légendaire parfumerait le rêve d’un zeste de fantasme. Il était temps de dépoussiérer l’œuvre du natif de Stratford-upon-Avon.1
Notes :
1 Lieu de naissance de Shakespeare
…
Très sympa cette publication ! L’idée de transposer une femme de notre époque dans la peau d’une femme du XVIe siècle, soumise aux volontés des hommes, est géniale. En te connaissant, je suis sûr que Juliette va faire des étincelles, mais je pense qu’elle prendra aussi conscience que sa vie actuelle n’est pas si mal, même si son mari et ses enfants devraient l’aider davantage. J’ai hâte de lire la suite.
Bonjour Pat,
Merci pour ton retour et ton appréciation. Le propos de ce roman-feuilleton est justement d’emmener nos lecteurs, non seulement à travers l’histoire d’un couple, qui pourra rappeler à certains et certaines des épisodes de la leur, mais aussi de mettre en perspective les évolutions des rapports hommes-femmes dans l’Histoire avec un grand H, tout en divertissant, c’est une évidence 😉
Pour pimenter le tout, nous y mêlons une touche de surnaturel et des décors touristiques — Vérone n’est que la première halte. Et bien sûr, nous y glissons notre petite épice maison : une pincée d’érotisme.
Nous sommes deux auteurs à avoir relevé ce pari : Anarelle, donc moi-même, et Laurent Duscastel. Nous construisons cette intrigue et en peaufinons le style en duo. À noter que ce roman, publié ici chapitre après chapitre, est une première version, certes corrigée et stylisée, mais qui devra être perfectionnée pour l’édition définitive.
Donc tous les retours sont utiles.
Et oui, bien sûr, les conditions de vie des femmes se sont grandement améliorées par rapport à celles des siècles passés, même s’il reste encore des améliorations plus que souhaitables 😉
Que va-t-il arriver à Juliette et Marco ? La suite au prochain épisode,
Le dénouement sera publié jeudi 28 août.