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Marc Antoine et Cléopâtre, mémoires d’un préfet

Chapitre 13 d’une Histoire d’Amour Contemporaine : « L’Éternité aura ton regard »

Cette première version est une lecture offerte par Anarelle et Laurent Ducastel. Une publication sous forme de roman-feuilleton, du 1er juillet au 31 août 2025.

Vous pouvez retrouver l’avant-propos rédigé par les deux auteurs, qui ont travaillé sur cette œuvre, ainsi que la table des matières des différents chapitres déjà parus, vous permettant de retourner à l’épisode de votre choix.

Prenez connaissance des temps forts de ce récit grâce à un récapitulatif audio des chapitres précédents, accompagné d’une discussion sur les ressentis suscités par ce dernier épisode.

Ce podcast offre une synthèse des épisodes précédents ainsi qu’une analyse du style, de l’intrigue avec pour focale l’histoire d’un couple contemporain apparemment similaire à tant d’autres, mais dont le périple, à l’occasion de leurs congés d’été, se révèle riche en rebondissements.

Pour vous qui arrivez en cours de cette histoire, voici ce qui a précédé :

Prologue

Au cœur de l’univers, deux âmes-énergies tentaient inlassablement de fusionner, espérant reconstituer l’Énergie Cosmique de l’Être Suprême et sauver le monde d’une extinction imminente. À travers les siècles, elles s’étaient réincarnées, échouant sans cesse à s’assembler, leur destinée tissée d’amour et de souffrance. Alors qu’il ne restait que sept jours à cette ultime tentative posthume, le sort de toutes choses se décidait. L’Être Suprême, après avoir perdu plusieurs paris et épuisé sa réserve d’« énergie », se résolut à leur prodiguer de subtils « coups de pouce » divins pour favoriser leur réunion.

Chapitre 1

L’histoire s’ouvrit un lundi, premier des sept derniers jours, alors que Juliette, conservatrice d’antiquités romaines, se sentait accablée par la charge mentale que lui imposait sa famille. Son mari, Marc Antoine, et leur fille Cléo laissaient peser sur elle l’ensemble des tâches domestiques, convaincus qu’elles revenaient à l’épouse et à la mère. Marc Antoine, rigoureux dans sa vie professionnelle, se révélait négligent à la maison, ce qui exaspérait Juliette. Ce chapitre dévoilait une femme forte, quoique vulnérable, en quête d’un équilibre conjugal perdu en chemin.

Chapitre 2

Contre toute attente, Marc Antoine organisa un voyage surprise pour leurs congés, alors même qu’il avait refusé la demande de Juliette quelques mois auparavant. D’ordinaire peu enclin aux vagabondages estivaux, il attribua cette soudaine impulsion à un « essor divin » ou à l’intervention d’une entité supérieure. L’annonce, formulée la veille du départ, fut initialement mal accueillie par Juliette, puis suscita un enthousiasme nouveau. Le couple se prépara à s’envoler vers Vérone.

Chapitre 3

Dès leur arrivée à Vérone, Juliette se retrouva inexplicablement propulsée dans le corps de l’héroïne de Shakespeare. Elle s’éveilla dans une chambre inconnue, au sein d’un palazzo Renaissance, oscillant entre le doute d’un rêve et la conviction d’une expérience hors du temps. À ses côtés, la nourrice, imposante figure, l’informait aussi de la venue prochaine de Roméo. Intriguée et troublée, Juliette ne put que se laisser flotter dans le cours de l’histoire.

Chapitre 4

Plongée dans la peau de la jeune Capulet, Juliette vécut une journée dans la Vérone de 1591, jonglant entre ses souvenirs d’aujourd’hui et les contraintes de l’époque. L’ennui la gagna lors des offices religieux et des tâches féminines telles que la broderie. Une entrevue avec le Comte Capulet, patriarche autoritaire, marqua sa journée : il lui imposait un mariage avec le Comte Pâris. Juliette, femme émancipée, tenta de s’y opposer, mais le chef du clan Capulet resta inflexible, affirmant que son destin ne lui appartenait pas.

Chapitre 5

La nuit venue, le rêve et la réalité s’entremêlèrent. Résolue à briser les conventions, Juliette convia Roméo dans sa chambre. L’entrevue fut empreinte de sensualité ; Juliette en prit l’initiative, renversant l’image de la chaste héroïne shakespearienne. Elle compara la prévenance de Roméo à celle, aujourd’hui défaillante, de Marc Antoine, regrettant l’ardeur du passé. Les amants, pleinement comblés, se quittèrent à l’aube, Juliette sombrant dans un épuisement heureux.

Chapitre 6

Juliette retrouva son mari dans le XXIe siècle, sans souvenir de sa mystérieuse translation, mais affectée par de subites nausées. Leur visite de la Vérone actuelle tourna court : la Maison de Juliette, envahie de touristes, restait inaccessible, la demeure de Roméo était en travaux et un orage imprévu s’abattit sur la ville. Sur la Piazza delle Erbe, une violente dispute éclata, mais Juliette, cherchant l’apaisement, proposa finalement une trêve. Le couple se réconcilia lors d’un dîner, même si la nuit n’apporta pas la suite espérée par Marc Antoine.

 Chapitre 7

Les conjoints mirent ensuite le cap sur Valence. Marc Antoine, en terre espagnole, fut assailli par les souvenirs d’une vieille blessure : cinq ans plus tôt, il avait découvert sur le téléphone de sa femme un message non équivoque de Ramon, révélant une brève aventure de Juliette. Lors de la confrontation, il avoua à son tour une liaison avec une secrétaire. La crise passée, tous deux comprirent combien l’idée de se perdre l’un l’autre était insoutenable et se promirent de repartir sur de nouvelles bases.

Chapitre 8

À Valence, Juliette savoura autant le voyage que l’élan de sa carrière, inconsciente des pensées de Marc Antoine. Ce fut elle qui initia leur rapprochement charnel, dans la suite junior de l’Hôtel Caro, ex palais reconverti. Leur union sous la douche à l’italienne scella une profonde réconciliation, confirmant qu’ils avaient pu surmonter les failles anciennes.

Chapitre 9

La remise en harmonie se poursuivit dans une complicité intellectuelle retrouvée lors d’une soirée à l’hôtel. Évoquant tour à tour Corneille, le Cid, Jimena, et les figures antiques de Marc Antoine et Cléopâtre, Juliette se réjouit surtout de l’acquisition, par le musée Valencien, d’un tétradrachme portant les effigies du célèbre couple, sorte de « Graal » pour l’archéologue. Cette soirée tissa des liens où se mêlèrent confidences et érudition partagée.

Chapitre 10

Marc Antoine fut, à son tour projeté, dans le passé, incarnant Rodrigo Diaz de Vivar, le célèbre Cid, au déclin de sa vie. Le Campeador se remémora ses victoires, mais comprit que seuls les moments vécus auprès de Jimena avaient jamais contenté son âme. Cette révélation lui fit reconnaître, en Jimena, les traits de Juliette, désormais indissociables de son cœur.

Chapitre 11

Marco connut un réveil brutal, mêlé d’anxiété, de souvenirs confus et de nausées similaires à celles éprouvées par Juliette, à Vérone. Remis de ses émotions, le couple visita la Cité des Arts et des Sciences de Valence, émerveillé par cette allégorie futuriste. Là, Juliette reçut un message de l’énigmatique d’Amenadiel Thot, employé de la Nouvelle Bibliothèque d’Alexandrie, l’invitant à venir découvrir une trouvaille d’importance : les annales du prétorien Lucius Vorenus. Intriguée, elle accepta, et Marc Antoine, bien que réticent, choisit de l’accompagner à son rendez-vous.

Chapitre 12

À leur arrivée, Juliette et Marc Antoine furent accueillis dans le hall de la Bibliotheca Alexandrina par Amenadiel Thot, silhouette aussi angélique qu’énigmatique. Après de brèves politesses, il les mena dans une salle hautement sécurisée, où un papyrus exceptionnel reposait entre deux plaques de verre. Identifié comme les annales du prétorien Lucius Vorenus, contemporain de Cléopâtre VII, ce document avait été découvert sous les ruines de la chapelle d’Isis à Taposiris Magna. Juliette exulta : cette pièce, confirmant sa théorie sur le tombeau de Marc Antoine et Cléopâtre, constituait, pour elle, le plus précieux des « Graals » archéologiques.

Résumé du chapitre 13 :

Quels secrets se cachent au sein du papyrus retrouvé ? Et comment vont-ils ébranler Juliette ? Quelles émotions profondes surgissent en elle, face à ces confidences inattendues ? Jusqu’où les révélations d’un récit antique inédit peuvent-elles modifier le regard d’une historienne ? Et influencer sa vision de son propre couple ? À quels sacrifices est-on prêt lorsqu’on aime de toute son âme ? Et si le passé portait en lui les enseignements de l’avenir ? Autant de questions qui trouveront partiellement leur réponse dans ce chapitre, annonçant la fin d’un voyage au cœur de l’univers de Juliette et Marco Guitamon.

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Marc Antoine et Cléopâtre, mémoires d’un préfet - Désir- Éditions

Bibliotheca Alexandrina, Alexandrie. Samedi, onze heures et suivantes.

Témoignage d’un préfet, proche de feu le consul Marc Antoine

« Historiae Lucii Voreni Praefecti Evocatorum

Alexandriae, die duodecimo ante Kalendas Septembres, anno DCCXXIV ab Urbe condita… »1

« Ils se sont suicidés, morts tous deux. Les pierres du palais pleurent ceux qui ont disparu, et leur silence pèse sur l’éternité. Sous les cothurnes de ceux que jadis j’appelais mes frères, le destin se façonne ; les vainqueurs réécriront leur histoire, ternissant la mémoire, léguant à la postérité des portraits qui assureront la leur.

Je suis Lucius Vorenus, préfet des Evocati, vétéran de tant de campagnes que j’en ai perdu le compte. J’ai sillonné la Gaule, la Germanie, foulé champs et cités. Fidèle compagnon de Marcus Antonius, j’ai vaincu à ses côtés à Tarse, et dans bien d’autres batailles. Je l’ai vu incarner l’esprit de Mars, plus sauvage dans la mêlée que n’importe lequel de ses soldats.

Déserteurs tous, morts les autres, je suis le seul qui lui reste. Il me revient, dans la solitude de ce crépuscule alexandrin, d’écrire le récit de celui que Rome nommait Antonius, que l’Égypte appelait Ammonios, et de celle qui fut pour lui plus qu’une monarque, Cleopatra Thea Philopatôr2, la septième et dernière souveraine de la dynastie des Lagides.

Tous colporteront qu’elle fut sa perte ; moi, qui l’ai approchée de près, je ne suis pas sans savoir qu’elle fut aussi celle qui lui ouvrit une nouvelle voie : celle d’une gloire sans égale.

C’est à Tarse que le destin de Marcus Antonius bascula, au mois de Sextilis, année 712 ab Urbe condita. Ce fut lui qui la convoqua, ce fut elle qui le conquit. L’homme aux penchants lascifs, fut fasciné par la Regina qui, telle Isis descendue sur terre, l’accueillit divinement… »

Le récit s’interrompait, fragmenté, reprenait quelques centimètres plus bas, déroulant de nouvelles informations parcellaires.

« …J’assurais la garde rapprochée de Marcus Antonius au palais d’Alexandria. D’abord farouche, il se montra très vite incapable de réprimer son amour pour cette femme si éloignée des mœurs de nos patriciennes. Elle parlait sept langues, récitait Homère, tour à tour brillante, drôle, érudite, séductrice ou impérieuse : elle était à la fois reine et femme. Elle était la reine des femmes.

De leur union naquit bientôt, entre l’Orient et l’Occident, une fusion qui bouleversa la marche du monde. Sous la houlette de ces deux gouvernants — l’un tenant la stabilité par son armée, l’autre guidant par sa vision politique —, tous deux aimant sincèrement leurs sujets, il aurait pu advenir le plus grand empire jamais connu… »

La vérité historique appartient au vainqueur

Juliette leva la tête un instant, les lignes suivantes étaient partiellement effacées. Pour peu, elle en aurait pleuré de rage. Quelques lettres disparates s’éparpillaient sur la fibre, de ci de là, sans grand sens.

Amenadiel lui demanda ce qu’elle pensait, de prime abord, du contenu du texte. Elle se déclara fascinée par ce témoignage qui semblait contredire tous ceux retrouvés, ces derniers abondant presque exclusivement dans le sens de la variante de celui qui fut connu sous le nom d’Auguste. Tous les écrits de Properce, Horace, Sénèque, Velleius Paterculus, Pline l’Ancien convergeaient, accusaient le consul d’avoir succombé à l’envoûtement de la souveraine, d’avoir voulu lui livrer les clés de Rome pour qu’elle devînt une colonie de l’Égypte, à son corps défendant.

Juliette penchait pour une autre version, ou estimait, du moins, que le général romain et la reine possédaient un projet politique commun. On pouvait supposer celui-ci soigneusement calculé, à l’aune de la redoutable intelligence, ignorée du grand public, qui ne voyait en elle qu’une sorte de catin ambitieuse, de la reine.

Marco demeurait en retrait, hésitant sur la conduite à tenir : partir, car c’était une affaire de spécialistes et Juliette, il en était certain, lui ferait un compte rendu exhaustif plus tard ; ou rester, ne sachant trop que faire de sa peau. Ce document historique pour partie consacré à son homonyme, dont il ignorait pourquoi il avait hérité du prénom, avait néanmoins éveillé son intérêt. Nanti d’un besoin naturel de comprendre, il avait, enfant, interrogé sa mère à ce sujet, n’obtenant que des réponses évasives, qui ne l’avaient pas satisfait.

Actium, la déroute d’un couple et la perte d’un empire

Juliette poursuivit son décryptage :

« … Mais ce qui pouvait sembler les opposer — la rigueur romaine d’Antonius, l’érudition hellénique de Cleopatra — fit aussi la richesse de leur règne. Ensemble, ils bâtirent des temples, fondèrent des villes, protégèrent les arts et les sciences. Antonius apprit la tolérance, la curiosité, la patience ; Cleopatra découvrit pour la première fois ce que signifiait être aimée, avoir un ami, un amant pour accompagner ses rêves de grandeur… »

De nouveau, des lettres disparues, des fragments.

« … À Rome, Caius Iulius Caesar Octavianus tissait sa toile de calomnie, son chef d’œuvre diffamatoire. Il accusa Marcus Antonius de trahir la mémoire de Iulius Caius César, pointant du doigt le testament par lequel il léguait à Ptolemaeus Caesar — Césarion —, fils de Cleopatra et de Julius Caius Caesar, le royaume d’Égypte. Cette désignation menaçait directement Octavianus, fils adoptif et héritier politique de César, dont la légitimité s’en trouvait ainsi contestée.

Plus encore, l’alliance d’Antonius avec Cléopatra, la répudiation d’Octavia, sœur d’Octavianus avec laquelle il était marié, et la création d’une dynastie ptolémaïque renforcée faisaient peser sur Rome le risque d’une scission de l’Empire. Octavianus fit ouvrir le testament à Rome, exposant au peuple et au Sénat les legs en faveur de Cleopatra et ses enfants, suscitant le scandale afin de justifier sa campagne militaire contre Antonius.

Par cette manœuvre, Octavianus rallia la plèbe romaine à sa cause, dépeignant Antonius sous les traits d’un traître ensorcelé par une reine étrangère, prêt à livrer la cité de Romulus à l’Égypte. La guerre apparut inévitable… »

À ce stade, le papyrus était complètement désagrégé : plus rien n’en restait, tout au plus que des lambeaux de fibres.

« … Je suivis Marcus Antonius jusqu’à Actium, dans le golfe d’Ambracie, là où la mer et le vent poussaient déjà l’âcre odeur d’une déroute imminente. La flotte d’Octavianus, conduite par le général Agrippa, commandant suprême, fut mieux dotée par les dieux, favorisée par la fortune, tandis que le destin, cruel et inflexible, délaissait la fleur éclatante de l’Égypte ainsi que le vainqueur de tant de batailles à leur funeste sort.

On accusa Marcus Antonius de lâcheté, lorsqu’il abandonna ses compagnons, lorsqu’il laissa choir ce qui restait de notre armée, suivant sa reine dans sa fuite précipitée qui l’avait portée hors d’atteinte du naufrage. Mais que pouvait-il faire ? Que pouvait-il faire, sinon céder à l’inévitable, face à la tempête rugissante qui engloutissait tout ? … »

De nouveau des trous insérèrent leur dose de frustration dans le récit.

« … À Alexandria, les jours s’étirèrent dans l’attente. Antonius, brisé, errait dans les jardins, le regard perdu vers la mer, priant que Neptunus lui-même lui vînt en aide. Ce fut Cleopatra qui trouva, en sa force de souveraine, les raisons d’espérer… »

« … J’étais là, encore, lorsque, ne pouvant combattre l’ennemi extérieur, ils s’affrontèrent dans la cour du temple de Magna Taposiris, se rejetant la faute, avec, pour tout soulagement au poison de la débâcle qui rongeait leur âme orgueilleuse, les éclats de leurs cris… »

« … Antonius, lui, vacillait entre la fureur et le désespoir. Je le vis, ce soir-là, brisé comme un soldat après la défaite, cherchant dans l’alcool et les mots violents une échappatoire à sa propre honte. Il adorait Cleopatra d’un amour brut, sans détour, mais ne savait plus comment la protéger, ne pouvait se pardonner d’avoir tout perdu. Sa force, jadis inébranlable, se fissurait sous le poids de la culpabilité et, il me confia, un autre jour, qu’il regrettait tant Rome. Il n’était plus le général invincible que j’avais connu, mais un homme traqué par ses choix, oscillant entre l’orgueil du guerrier et la tendresse maladroite de l’amant… »

« … Inflexible, elle préparait la fuite, la résistance ; lui avait abdiqué… »

« … Il lui conseilla, elle refusa, d’abord, puis… »

La fin du papyrus avait tout simplement disparu. La partie la plus exposée aux ravages du temps, à n’en pas douter.

Doit-on remettre en question ce que l’on pense savoir de l’histoire ?

La lecture de Juliette avait duré vingt bonnes minutes, il faudrait des années pour rassembler les morceaux, réinterpréter les bouts de phrases, connaître les détails du règne, de ceux qui n’étaient plus, transmis par cet obscur Lucius, qui semblait faire preuve d’attachement envers les deux souverains, et qui contredisait ce que les classiques, vendus à la propagande d’Octave, avaient légué à la postérité.

Elle leva la tête, le regard dans le vide. Une supposition se fit jour en son cerveau : nombre d’historiens avaient avancé, en s’appuyant sur la propagande des auteurs antiques, que Cléopâtre avait trahi Marc Antoine. Que cette manipulatrice, laquelle n’en était pas à son premier méfait, ayant, tour à tour, attiré dans ses filets les puissants César et Antoine, ambitionnait de renouveler sa prouesse auprès d’Octave, le nouveau potentat de ce qui était la République mourante. Cette république qui tomberait définitivement sous la coupe du futur Auguste, moins de trois ans plus tard, pour devenir l’Empire romain.

Elle avait eu l’intuition, en tant que dernière héritière du Grand Ptolémée, général d’Alexandre, d’avoir tenté de sauver ce qui pouvait encore l’être de l’autonomie de son royaume, même si celui-ci était alors depuis longtemps un allié de Rome sans en être un vassal direct. De préserver également sa situation, sa vie et celle de ces enfants, sans aucunement renier Marc-Antoine.

Le témoignage de Vorenus pouvait confirmer les desseins de la monarque. Les quelques fragments viables en donnaient de minuscules indices.

– Vous avez lu comme moi, Amenadiel. Ceci infirmerait bien des textes qui nous sont parvenus. Nous savions que Marc Antoine menaçait la position d’Octave. Leur inimitié, en partie due à des caractères diamétralement opposés, n’est pas un secret. Nous ne sommes pas non plus sans connaître que le futur Auguste mena de nombreuses campagnes diffamatoires contre le général. Ce que, par contre, nous sommes dans l’incapacité de prouver, c’est s’il était tombé sous l’emprise charnelle de Cléopâtre, un pantin entre ses mains, ou si tous deux œuvraient de concert dans le but d’installer une sorte de Pax Aegyptia. Aussi morcelé qu’il soit, ce document ouvre des perspectives inédites sur cette question en suspens. Il pourrait également nous apporter des réponses à bien d’autres que nous nous posons.

– Je suis entièrement d’accord avec votre analyse. Bien sûr, nous devrons restaurer ce texte. Il manque tant de passages qu’on ne sait pas si l’on pourra connaître un jour la vérité, mais en effet, tout ceci incline à croire leur amour sincère et qu’ils avaient en commun un authentique projet politique : celui-ci menaçant la prééminence romaine, certes, mais pas à la seule instigation de l’Égyptienne.

Un silence plana, Juliette rêvait déjà aux richesses que le document lui découvrirait, qui lui permettraient d’appuyer sa thèse. Des « collègues » hommes, bien sûr, la contrecarreraient. Depuis la première séductrice, les femmes étaient coupables lorsque les hommes échouaient à atteindre leurs grandioses objectifs, ou oubliées et reléguées à un rôle de subalternes quand ceux-ci triomphaient. La dernière descendante de la dynastie hellénique régnant sur l’Égypte n’avait pas échappé à cette règle.

Rendez-vous à Magna Taposiris

Juliette réfléchit un court instant.

– Nous projetions d’aller visiter Gizeh, ce soir, mais je suis curieuse, à présent de me rendre à Magna Taposiris. Pouvez-vous m’indiquer dans quelle section des fouilles vous avez découvert le papyrus ? J’aimerais tant y jeter un œil, si celle-ci est accessible.

– Cette partie a été fermée au public. Par contre, je peux vous proposer d’y aller avec vous. Équipez-vous de bonnes chaussures de marche et de vêtements de sport, nous pourrons descendre dans le puits d’entrée qui est presque entièrement dégagé et arriver à l’endroit où se trouvait ce témoignage dissimulé dans une amphore. Derrière la niche où il a été découvert, nous avons sondé les parois, l’une d’entre elle sonnait creux, nous envisageons que cela puisse être le tombeau de Cléopâtre et peut-être aussi la sépulture de Marc Antoine, d’ailleurs nous avons commencé à déblayer, mais nous devons étayer avant de continuer. Je viendrai vous chercher vers 18 heures à votre hôtel. Cela vous convient-il ?

– Bien sûr que cela nous convient. Vous pensez que la sépulture de Cléopâtre et Marc Antoine pourrait se trouver là ? Vraiment ?

– Eh bien, ce n’est qu’une hypothèse de la part du chargé des fouilles Mahmoud El-Sayed. Mais de ce que ce document nous apprend, Lucius Vorenus était un proche de Marc Antoine, il avait à l’évidence connaissance de cet emplacement et aurait déposé son témoignage tel un tribut à ceux qu’ils servaient. Il s’avère assez improbable qu’il l’ait placé au petit bonheur la chance en cette cachette.

Marc Antoine contracta sa deuxième grimace de la journée. S’il était ravi pour Juliette des opportunités qui découleraient de ces potentielles découvertes, il venait de dire adieu au coucher de soleil romantique sur les pyramides et à leur tendre intimité. Quoique comprenant ses motivations, le fait qu’elle ait réarrangé leur planning sans même le consulter ne l’enchantait pas davantage.

Et puis cet Amenadiel affichait un je-ne-sais-quoi qu’il ne « sentait pas ». Quelque chose de trop parfait, de trop lisse, de trop tout. Et ce n’était pas seulement la rivalité masculine qui lui faisait faire grise mine.

En quittant la bibliothèque alexandrine, il interrogea Juliette :

– Tu penses que ce témoignage peut être authentique ?

– Ça m’en a tout l’air, ou alors celui qui l’aurait contrefait aurait un génie plus qu’humain. Mais c’est vrai qu’on peut se poser la question quant à l’à-propos avec lequel on l’a découvert. Je ne sais pas, tout ça n’est pas clair, j’ai l’intuition que quelque chose ne tourne pas rond, mais je ne parviens pas à deviner quoi. Et pour tout te dire, j’ai un nœud à l’estomac qui n’augure rien de bon.

Marco l’enlaça, l’embrassa sur le front.

— Juliette, quoiqu’il arrive, je serai toujours là pour te protéger, et il faudra me passer sur le corps pour pouvoir t’atteindre.

Juliette songea que, finalement, quoiqu’il dût advenir de ce plane trip, lequel prenait une allure pour le moins inattendue de chasse au trésor — sans compter le mystère entourant les malaises dont chacun avait été victime — du bien en ressortirait : leur couple, qui, on pouvait le dire, battait de l’aile et en passe de se disloquer, se trouvait plus lié qu’il ne l’avait été depuis des décennies Elle avait recouvré les sensations de leurs premières années de mariage, lorsque l’avenir s’annonçait radieux pour ceux qui avaient vaincu la malédiction sévissant entre les familles Guitamon et Lepucat.

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Notes:

1 « Les histoires de Lucius Vorenus, préfet des evocati, à Alexandrie, le 21 août de l’an 724 ab Urbe condita (30 av. J.-C.). »

2 Cléopâtre VII, la déesse qui aime son père

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Marc Antoine et Cléopâtre, mémoires d’un préfet - Désir- Éditions

Rejoindre le chapitre 14 : Magna Taposiris, le souffle d’Anubis

Disponible mardi 19 août

Site archéologique de Magna Taposiris. Samedi, aux environs de dix-huit heures trente, et suivantes.

Juliette et Marco : présent réaccordé, futur radieux

Un soleil rougeoyant infléchit sa course, reflétant ses rayons sur la carapace lustrée d’un scarabée motorisé et pansu. L’engin se gara au pied d’une muraille titanesque, vestige de l’ancien complexe dédié à Osiris et à sa divine épouse Isis.

Trois personnes en descendirent, fourmis à comparer aux quinze mètres de calcaire qui les surplombaient. Le temple, malgré les outrages des siècles, conservait sa splendeur, ou peut-être les stigmates du temps le sublimaient-ils, par la solennité vénérable dont ils le griffaient.

Plutôt dans l’après-midi, Juliette et Marco, prévenant la fournaise alexandrine de la mi-journée, s’étaient octroyé une pause, partagée entre une sieste dans la chambre à l’air conditionné, et un bivouac dans un coin ombragé bordant la piscine. Un mojito frappé pour lui, une Margarita douce pour elle, des gourmandises à portée de main pour tous les deux, avaient fini d’agrémenter leur repos.

Ils avaient rapproché leur transat pour savourer la vue idyllique, digne d’un roi et d’une reine des temps modernes. Les deux époux avaient évoqué des projets, envisagé d’autres voyages. Marco, une fois arraché à son canapé, ce qui lui avait coûté, avait apprécié leur visite de Vérone, même si elle s’était révélée catastrophique en termes de plaisirs locaux. En ce qui concernait Valence, le séjour lui avait laissé un goût d’inachevé. En tous cas, entre deux baisers acidulés et sucrés, les tourtereaux s’étaient engagés, pour l’année suivante, à renouveler l’expérience de vacances en amoureux.

Cléo serait, deux ans plus tard, totalement autonome. En conséquence, ils s’étaient juré de mordre à pleines dents dans une seconde vie de couple. Juliette, de son côté, avait fait promettre à Marco, dans ce moment de grâce, d’être plus impliqué dans la tenue de leur maison. Marco l’avait taquiné :

— Oki, mais tu assures le devoir conjugal !

Juliette avait ri aux éclats, lui répondant du tac au tac :

— Eh mon vieux, ça n’existe plus ton truc, faut te mettre à la page !

Elle l’avait embrassé, provoquant un effet d’élévation sur la partie la plus légère de l’anatomie de Marco, qui n’était pas son cerveau. En retour, la main de son époux avait caressé la cuisse déjà dorée par le printemps de la cité phocéenne ; la chair de poule avait parcouru la totalité de l’épiderme de Juliette, valorisé par un bikini.

Hélas, le sablier avait égrené trop vite sa matière, contrariant le désir de prolonger ces préliminaires dans le confort de leur chambre.

Au départ de leur expédition, les flots de véhicules s’étaient ouverts devant le capot de la voiture d’Amenadiel, à l’instar de ceux de la mer Rouge devant Moïse. Le Range Rover série SV, à l’intérieur cossu, tout en cuir et marqueterie, exhalait encore la fraîcheur de sa sortie d’usine. Juliette s’était demandé comment un employé de la Bibliotheca Alexandrina pouvait faire preuve d’une telle prodigalité, bien qu’il occupât, sans nul doute, une fonction supérieure. Ses émoluments suffisaient à assurer un train de vie aussi dispendieux, vraiment ?

…

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