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De l’Amour, une quête de la complétude perdue

Chapitre 16, avant-dernier chapitre, d’une Histoire d’Amour Contemporaine : « L’Éternité aura ton regard »

Cette première version est une lecture offerte par Anarelle et Laurent Ducastel. Une publication sous forme de roman-feuilleton, du 1er juillet au 31 août 2025.

Lecteur, si vous avez découvert ce chapitre de manière fortuite, ou par toute autre voie — qu’il s’agisse d’une annonce sur les réseaux sociaux (Substack, Instagram) du Désir Éditions, d’une recherche sur internet, ou même du bouche-à-oreille — nous vous invitons chaleureusement à retourner là où tout a commencé.

Vous pouvez également prendre connaissance des temps forts de cette aventure conjugale, qui comporte 16 chapitres en tout plus un prologue et un épilogue, grâce à des récapitulatifs audio des précédents, accompagnés d’une discussion sur les ressentis suscités par ce dernier épisode.

Nous vous le déconseillons, si vous souhaitez conserver la surprise intacte de lire ce chapitre sans avoir lu le prologue et les quinze précédents.

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De l’Amour, une quête de la complétude perdue - Désir- Éditions

Dans le Grand Tout. Dimanche, aux environs de 17 h (temps terrien), le septième et dernier jour. 

Loki, Amphitrite, Thot et le Vieux de la caverne 

Longue barbe rousse crasseuse, casque à cornes vissé sur un crâne buriné, torse nu, poitrail saillant, un tissu défraîchi, troué, noué autour de la vaste taille, Loki aurait pu choisir bien d’autres apparences : femme à la séduction incomparable, éphèbe irrésistible, jument racée aux crins soyeux. Pourtant, fidèle à sa nature — espiègle autant que provocatrice —, il a élu cette métamorphose en pseudo-Viking pouilleux afin de taquiner Son Géniteur, qu’il affuble, ironiquement, du surnom irrévérencieux de « Vieux de la Caverne ». 

L’extension-manifestation vient d’être conviée à se présenter dans le lieu de prédilection de celui-ci pour la méditation et l’observation de Sa Boule Bleue, ainsi que des créatures qui la peuplent. Ce sanctuaire appartient à l’Être Suprême, plus communément désigné sur Terre, et selon les religions : Dieu, Yavhé ou Allah, lorsqu’il se trouve vénéré sous une forme unique. Dans ces conceptions fragmentées, certains l’appelèrent ou l’appellent Zeus, Jupiter, Osiris, Vishnou, Quetzalcoatl, Amaterasu, par tant de noms à travers les âges et les continents, reflets variés d’une essence identique réinterprétée suivant les cultures et les mythes.  

Loki sait que Le Vieux ne manquera pas de déverser sur sa caboche une avalanche de reproches, que toute la colère divine s’abattra sur lui, et que son casque ne le protégera pas de la foudre céleste. Cependant, il n’en est plus à une engueulade près. Depuis la nuit des temps, il joue les pyromanes du cosmos, attisant la discorde parmi les humains, se glissant dans l’Histoire sous des identités multiples — Diabolos, en grec « celui qui divise » ; Satan, l’adversaire hébreu ; Belzébuth, seigneur des mouches ; Iblis, djinn déchu de l’islam ; Chernobog, idole noire slave ; Set, dieu égyptien du chaos…, celle-ci n’en sera qu’une de plus dans sa liste pansue.  

Toutefois, il considère les remontrances dont il est régulièrement victime comme une flagrante injustice. D’ailleurs, il agit régulièrement sur l’ordre du Vieux. En définitive, c’est toujours ce dernier qui doit décider. L’initiative personnelle n’est que peu prisée lorsqu’on parle de Son grand Destin. De plus, les plus vils instincts des mortels ne sont pas l’œuvre de Loki. S’il admet les exacerber, de la même manière qu’un incendie naît d’une minuscule braise, le seul véritable fautif reste Son Géniteur : celui qui avait engendré Ses Créatures à Son Image, inscrivant dans la matrice de leur âme les infinies variations de sa complétude. 

Loki ne fait que proposer, le libre arbitre dispose. 

Ainsi, il n’avait pas contraint Marc Antoine, dit Marco, lorsque l’Ancêtre l’avait envoyé, à succomber à son désir en revêtant la forme de Marlene, la secrétaire intérimaire. Certes, il/elle l’avait appâté par des déhanchés lascifs, des battements de cils incitatifs, un corsage généreusement garni et une mini-jupe si courte qu’elle aurait pu passer pour une simple ceinture. Mais c’était bien le mâle qui, le premier, l’avait embrassé.  

Pas plus qu’il n’avait eu besoin d’exercer sa magie pour que Juliette, peut-être l’un des meilleurs coups de son existence millénaire, se livrât à des contorsions hardies et à des jeux exotiques sur une caisse de vestiges fraîchement exhumés, dans la remise poussiéreuse du Musée d’Histoire romaine de Marseille. Son incarnation en Ramon n’avait fait que révéler l’Ishtar débridée qui sommeillait en cette épouse, désabusée par un mariage brinquebalant. 

Au moment où la convocation du Vieux résonna dans chacune des molécules qui le composaient, il avait songé à conserver l’apparence qu’il arborait alors : celle de Marlene, aux os fracassés — inconvénient de la fragilité de l’enveloppe corporelle, mais aisément réparable. Tout comme l’allure de chien mouillé qu’il avait après qu’Amphitrite avait abattu sur Alexandrie, et sur la coquille de noix du « Moira » la monstrueuse vague scélérate. 

Il aurait poussé le bouchon un peu trop loin, préférant manifester son désaccord face au savon que lui réservait le paternel en choisissant l’une des figurations qui l’horripilaient le plus. 

Il n’avait pu s’empêcher d’interférer, au dernier moment, dans les plans si mûrement agencés de celui-ci. Bien que sa survie, ainsi que celle de tout l’Univers, fût en jeu, et qu’il connût dans les moindres détails la stratégie décidée pour enfin faire fusionner ces deux esprits millénaires — destinée à alimenter la réserve d’Amour qui, depuis les premiers instants, soutient les élans vitaux de toute chose — il avait cédé à la tentation.  

Quelques minutes seulement avant la séparation de l’essence de Juliette et Marco d’avec leur enveloppe charnelle, moment fixé lors d’un plan de bataille, concerté trois mois et un jour auparavant, entre Le Vieux et son conseiller préféré, Thot, Loki ne put s’empêcher de se placer sur leur route. 

Pour sa défense, Le Vieux a besoin d’un Amour véritable, qui surmonterait blessures passées et rancunes, transcendant la mort. Il l’aurait, ou pas ! 

Et enfin, on en finirait une bonne fois pour toutes avec cette histoire qui virait à l’éternel recommencement, depuis maintenant plus de deux siècles.  

La lueur de compréhension qui traversa le regard de Juliette, quelques secondes avant de trépasser, ne laissait aucun doute : elle avait saisi ce que Loki/Marlene évoquait pour son mari. Si son âme décidait, tout de même, de fusionner avec celle de Marco, l’énergie qui en naîtrait serait incomparable, et assurerait, pour de nombreux millénaires à venir, le remplissage de la précieuse réserve. 

Dans le cas contraire, tout disparaîtrait… tout ! Quelle folie que celle de son Vieux, de se croire immortel. Toute chose a un début et une fin qu’elle en conçoive l’existence ou non. Du moins, c’est ce qu’il lui semble. 

Renfrogné, adossé à la paroi qui lui chauffe agréablement les atomes, Loki se trouve dans la grotte formée à partir du même liquide amniotique cosmique où La Force Souveraine avait connu son premier éveil. Une non-matière à la teinte rosée, vibrante d’énergie pure, autrefois à l’éclat incomparable, mais qui, depuis quelques siècles, se ternissait peu à peu, perdant cette aura si chaleureuse et lumineuse qu’aucun terme terrestre ne saurait définir. 

Il s’est placé en surplomb d’Amphitrite, de garde à l’entrée de la concrétisation de la caverne, tenant toujours en main son précieux artefact, source de la pleine puissance de sa magie. Celui-ci a été emprunté à un Poséidon qui, malgré son accord lors de la réunion planifiant les faits et gestes de chacun durant ces sept derniers jours cruciaux, choisit, au moment de déclencher le coup de trident provoquant le tsunami sur Alexandrie, de se consacrer à une activité bien plus importante : le visionnage en prime sur Netflix d’Aquaman 2. 

Loki se gausse intérieurement. Dans ce panthéon infini d’extensions-émanations de la Divinité Première, il n’est pas l’unique à manifester des actes de rébellion. 

De sa position, il bénéficie d’une vue imprenable sur l’anatomie sculpturale que s’est façonnée la brave fille, au caractère un peu trop rigide à son goût, mais toujours serviable et aimable. Dommage qu’elle ait systématiquement repoussé ses avances ; il aurait désiré découvrir le feu dissimulé sous l’armure d’airain. 

Elle, c’est certain, sera gratifiée pour son aide. Sans doute le Vieux lui accordera-t-il enfin la séparation qu’elle réclame depuis des siècles : la vie sous-marine aux côtés de ce rabat-joie feignant, qui pue la marée avec une constance inégalée, jour et nuit. À la longue, cela doit être rebutant. 

Presque en face de lui, Thot se tient, tête de premier de la classe, ayant opté depuis l’avènement de la seconde religion monothéiste — par ordre d’apparition temporelle — pour l’appellation d’Amenadiel. Lui non plus n’a pas conservé la forme qu’il avait choisie pour le scénario visant à réaliser la métempsychose de Juliette et Marco dans les corps de Cléopâtre et Marc Antoine. La toute première incarnation terrestre de ces deux âmes.  

Loki esquisse un sourire moqueur. Il s’interroge : comment peut-on préférer se figurer en cette burlesque chimère au long bec plutôt que sous la forme d’un playboy super sexy ? Il se fait la réflexion que ce lèche-cul de divinité de la sagesse et du savoir connaît parfaitement les penchants du Créateur de Toute Chose pour l’Antiquité. 

Celui-ci est littéralement fasciné par le développement artistique et politique de ce qui n’était au départ qu’un modeste groupement d’agriculteurs, devenu l’un des premiers empires territoriaux, à la hauteur d’une vision grandiose : une population unie sous la houlette d’un pharaon, à la fois dieu et homme. 

Et puis les « sages » de ce peuple furent parmi les premiers à comprendre la signification de la « Sainte Trinité » : de deux fusionnés naquit un troisième. Isis et Osiris engendrèrent Horus, cette triade métaphysique symbolisant l’Amour sous sa forme la plus aboutie. 

La caverne se met à luire ardemment, annonçant la venue imminente du Grand Architecte de l’univers. Thot et Amphitrite prennent la position dite du garde-à-vous, une autre invention terrestre que le « Vieux » adore, signe suprême de déférence envers sa toute-puissance. Cela ne coûte rien à Loki de lui octroyer ce petit plaisir. 

Pourtant, un sourire en coin éclaire son visage lorsqu’il le voit arriver sous l’apparence d’un homme sec aux cheveux courts, revêtu d’une toge brillante composée de la non-matière originelle. Ce visage, il l’adopte depuis plusieurs millénaires, car si la civilisation égyptienne l’attire, un certain individu — l’un des pères de la philosophie grecque qui sut dévoiler bien des mystères de la constitution de l’Amour — exerce sur lui un attrait encore plus vivace. 

C’est ainsi que file devant lui une sorte de Platon, version 2025, mâtiné d’un superhéros volant, une lubie que le Vieux cultive depuis le visionnage du premier Superman, celui avec Christopher Reeve. 

L’Être Suprême s’arrête à l’orée de son refuge, croise les mains derrière le dos et, avant de s’adresser aux trois convoqués du jour, se perd dans la contemplation de Sa Sphère Bleue en rotation. 

Le temps n’a pas de prise dans le Grand Tout. Il existe et n’existe pas, tout comme la matière, les couleurs, les formes : paradoxes auxquels se heurtent encore au XXIe siècle, les physiciens théoriciens de la mécanique quantique et de la cosmologie. 

Il repousse le moment d’affronter le résultat de son dernier banco : voir sa réserve reconstituée par la fusion des âmes de ses deux champions. A-t-il enfin réussi ? Après trois échecs, il ne lui reste plus que vingt jours, temps terrestre, de carburant. La victoire n’est plus une option, mais une nécessité. 

Il prend le « temps » de songer, de se souvenir du début de son Histoire. Loki, Amphitrite, Thot peuvent bien patienter, car après tout, ils ne sont que des manifestations de lui-même, des extrapolations divisées de sa propre complétude. Il ne fait donc attendre personne d’autre que lui-même. 

Ainsi, le temps suspend son cours, laissant à l’entité souveraine le loisir de l’introspection. 

Dieu est Amour 

Il se remémore l’époque où, bien avant que le temps ne commence à s’écouler, il avait contemplé l’océan primordial où flottaient les possibles. Dans ce liquide amniotique cosmique, rosé, tiède et lumineux, circulait l’Amour pur, sève qui nourrirait chaque germe de création. Cette réserve de combustible avait contribué à l’envol des étoiles et à la dispersion des souffles de vie. Mais les âges passant, elle se vidait, inexorablement, à force d’y puiser et faute de se voir alimentée. 

Alors, l’inspiration de concevoir l’Androgyne primordial, union parfaite du masculin et du féminin, du yin et du yang, un être complet à son image, lui vint. L’immortalité leur avait été refusée, sinon comment leur essence aurait pu retourner à la source et produire la précieuse force motrice, suivant le principe que de la fusion de deux naît quelque chose de plus grand que sa somme.  

Les bestioles, conscientes de leur importance, revendiquèrent la vie éternelle. De colère, l’entité les scinda en deux âmes distinctes, vouées à se chercher. Et il advint que l’énergie s’épuisa : aucun humain de ces âges anciens n’avait trouvé sa moitié. Il tenta de reformer les androgynes, sans succès. Une mécanique céleste échappait à sa toute-puissance : celle de refaire ce qui avait été défait.  

Il augura qu’une unité visible s’avérerait nécessaire pour provoquer l’amalgame. Alors surgit l’idée d’un Dieu unique, le polythéisme engendrant trop de dispersion dans les psychés malléables. L’instauration du monothéisme servit de matrice afin d’induire ce que bonté, empathie, aide au prochain pouvaient pour une fraternité partagée. Peine perdue, même ces philosophies d’Amour furent détournées au profit de quelques-uns pour assurer leur prééminence sur tous les autres. 

Il se souvient avoir déployé messagers et prophètes, en pure perte, l’humain s’obstinait à préférer l’affrontement à la coopération, le profit à l’égalité. 

Ainsi, l’Amour — vraie complétude variée et riche, dans laquelle se mêlent le terrestre et le divin. Une communion qui transcende la chair, et dans laquelle les différences assemblent au lieu de provoquer le rejet, et dont l’essence fait mouvoir étoiles et soleil — avait totalement disparu de sa création. 

Il désespérait, mais, un jour, une nouvelle idée lui était venue.  

Tribulations sur terre de deux champions de l’Amour

Il se souvient, du long processus qu’il lui a permis d’atteindre ce moment, jusqu’à l’ultime réincarnation des deux âmes en transit, qu’on nommait dans la cité phocéenne : Juliette née Lepucat et Marc Antoine Guitamon, âmes auxquelles est suspendu le fil ténu de sa toute dernière chance.   

Cela faisait des siècles qu’il espérait. 

Il jette un coup d’œil anxieux à la jauge. Celle-ci n’affiche plus que vingt jours d’autonomie — en temps terrestre. 

Après cela : rideau, blackout, end of game, terminado, schuss, sayonara — pas de rappel.   

Si ces deux champions échouent, tout s’effacera : lui, son univers, ses plans foireux, la longue liste des échecs qui en ont découlé. Peut-être pas plus mal, finalement !   

Son œil intérieur effectue un zoom arrière, quelque deux mille soixante ans auparavant.   

Avant même d’envoyer celui qu’on baptiserait Jésus, professionnel aguerri du « aimez-vous les uns les autres », qui avait donné des résultats plus que décevants, il avait tenté autre chose : générer deux âmes toutes neuves, non engendrées, et placer dans leurs matrices chacun des traits de caractère susceptibles d’amener à cette satanée fusion. Ce fut ainsi qu’il inséra l’Orient et l’Occident1, dans les enveloppes corporelles de Cléopâtre et Marc Antoine.   

Mais, hélas, on n’est jamais mieux trahi que par sa propre intendance. Loki décida de pimenter la partie. Il taquina les plus vils instincts d’Octave : la jalousie, la manipulation, l’avidité du pouvoir absolu. Résultat : un échec cuisant, et un double suicide qui marqua au fer rouge la psyché des amants.    

Une fois passés à l’état d’atome, malgré leur serment, la souveraine et le général refusèrent tout bonnement de s’assembler. Deux bulles d’essence pure qui, après le mal de chien qu’il s’était donné, firent la grève du câlin post-mortem.  

Faute de carburant, il dut mettre de côté toute velléité de grand renouvellement, rattrapant de justesse l’énergie qui menaçait, encore une fois, de se disperser aux quatre vents de Son Univers. Après réflexion, ce qui fut pour lui une fraction de temporalité, — pour les humains quelques siècles — il recycla les deux séparés, afin, aussi cabossées qu’ils fussent, de leur procurer une nouvelle chance de s’amalgamer. Après tout, il se pouvait qu’une once du vécu antérieur, imprégnée au sein de leur matrice, puisse leur insuffler un élan incomparable.   

Voilà, ce fut décidé, les deux âmes se matérialiseraient dans les enveloppes corporelles de Rodrigo et Jimena. Passé la première union de raison, l’amour naquit, têtu, glorieux jusqu’en ces derniers instants… mais, post-trépas, le même refrain, la même rengaine que la fois précédente. La mayonnaise refusa de prendre, le jaune d’un côté, l’huile de l’autre, et la moutarde monta au nez de l’Être Suprême qui trouvait cela fort de café.   

Face à cet énième essai transformé en soufflé raté, le Tout-Puissant se fit la réflexion que la profession d’alchimiste des sentiments, ce n’était décidément pas de la tarte. Lui, l’Omniscient, l’Omnipotent, réduit à tourner en rond devant sa Réserve qui tutoyait, désormais, la zone rouge. 

La suite ? Encore une poignée de siècles, en temps terrien, à remâcher ce qui commençait à ressembler à son Waterloo de l’Amour, à conserver les âmes au frais, ne sachant qu’en faire. Et inexorablement, le combustible s’amenuisait. L’entretien de Sa Boule bleue lui coûtait fort cher.  

Avec autant de précautions que de lassitude, il réinjecta, enfin, dans les enveloppes corporelles de Roméo et Juliette la matière, intimement persuadé qu’une passion contrariée, interrompue à son apogée, finirait par produire la fission atomique tant recherchée. Tout avait été calculé : une fuite romantique, un final grandiose. Mais encore une fois le scénario dérapa : sur un coup monté de Loki, qui ne trouvait décidément son bonheur que dans la tragédie, les deux amants furent poussés au suicide. Lui qui avait prévu de les occire en pleine apothéose d’extase, en fut pour ses frais. Rideau sur Vérone, retour à la case départ.   

À ce moment, l’Architecte de l’Univers sentit grandir en lui un sentiment de frustration. Il constata l’ampleur du désordre généré par ses expérimentations et médita, amer : voilà des humains, censés s’épauler, qui passaient le plus sombre de leur vie à se déchirer plutôt qu’à s’entraider. Ses interventions de metteur en scène ? Fiasco sur fiasco, accouchant d’un capharnaüm qui le menait inexorablement à une fin des plus humiliantes. 

Ses propres extensions lui échappaient, désobéissaient. Pourtant, lui qui était Amour et le prônait, fort contrit de sa première table rase au temps d’un barbu appelé Noé, ayant perdu jusqu’à la volonté nécessaire pour se résoudre à un nouveau nettoyage, se contenta d’observer l’immense foutoir dans lequel il pataugeait, caneton désemparé dans une mare d’eau saumâtre. 

Néanmoins, il était intimement convaincu que la réussite se situait au prochain tournant de son histoire, à la fois créateur et acteur de celle-ci ; c’était certain, il allait se refaire.  

Cette conviction galvanisante l’incita à réinsérer, les âmes dans le corps d’un homme et d’une femme du XXIᵉ siècle. Il imagina, non sans un regain d’optimisme, que des contradictions du même ordre que jadis faciliteraient l’amalgame, pourvu que les vieilles rancunes familiales — version contemporaine des Montaigu et Capulet : les Guitamon et Lepucat — s’en trouvassent balayées.  

Cette fois, il ne saupoudra le parcours de ses champions que d’embûches minimes, juste ce qu’il fallait pour qu’un véritable Amour naquît. Tout en conservant soigneusement à l’œil son remuant Loki, avec l’espoir qu’il se tienne tranquille, et qu’il ne fasse qu’exécuter ses ordres. C’est ainsi : tous les parents subissent des mirages au sujet du futur de leur marmaille, si récalcitrante soit-elle.   

Dans tout cela, il oublia un détail — qui allait pourtant peser lourd dans la balance : à l’ère moderne, le divorce était devenu peu ou prou une tradition. Son influence sur les choses du cœur s’était étiolée, ses créatures ayant gagné, par un processus de vases communicants, un libre arbitre aussi tenace que vorace. À ce rythme, il ne commanderait bientôt plus qu’aux éléments, et encore, les jours de beau temps. Les fous auraient-ils connu la vérité qu’ils se seraient assagis. La survie de l’humanité, leur survie était en jeu !   

Lorsqu’il se décida à dépenser un dernier filet d’énergie pour inspirer Marco l’organisation du fameux voyage censé reconquérir sa Juliette, il savait qu’il abattait son ultime carte. 

Le couple battait de l’aile ; la faillite sentimentale rôdait. La séparation n’attendait qu’un regard ou mot de travers. L’amour éternel, dans cette configuration, ressemblait plus à une page de web marketing qu’à un destin crédible. Point positif, les conjoints avaient surmonté la tromperie réciproque. Pour une fois Loki avait respecté son ordre, mais l’inertie de la routine, et quelques rancœurs tenaces, de part et d’autre, menaçaient à tout moment d’anéantir la liaison jusque dans ses moindres molécules.  

L’Être Suprême n’eut alors plus le choix. L’action sans délai était cruciale. D’une pichenette céleste, il inspira donc le plane trip au mâle.   

Pour épargner ses dernières réserves, il eut l’idée de les transposer dans leurs précédentes enveloppes corporelles, sur les lieux mêmes où celles-ci avaient vécu. Sa tâche s’en trouverait donc facilitée. Cependant, sa marge de manœuvre resterait infime. 

Il ne pouvait s’assurer qu’ils se rappelassent cette translation, ayant procédé à quelques essais préalables. Tous ceux qui en étaient revenus avaient fini le cerveau sens dessus dessous. Par contre l’imprégnation dans la matrice mémorielle, elle, fonctionnait plutôt pas mal. Hélas, même ainsi, le procédé ne laissait pas ses créatures indemnes : lors de la réintégration de leur enveloppe charnelle, quelques effets secondaires physiques survenaient. À ce stade, perdu pour perdu, il tenta le tout pour le tout.   

Il décida de commencer par Vérone, là où jadis l’amour s’était montré dans sa forme la plus pure — la plus chaste, également. Et inclinant à penser que la femelle possédait, mentalement et spirituellement, une résistance supérieure, il envoya Juliette d’abord, dans un fragment de la vie de la jeune Capulet de la Renaissance.  

Qu’il se crût avisé ou simplement pressé, son manque de contrôle faillit toutefois virer au désastre : Juliette Guitamon, marquée par l’émancipation féminine dans l’air du temps, n’entendit rien changer à sa liberté d’action. Elle prit la chose, pour ainsi dire à bras le corps : en découla un ébat clandestin avec Roméo — et le risque, considérable, qu’elle fût surprise en pleine chevauchée de son étalon par le père Capulet lui-même, dont le caractère sanguin aurait provoqué catastrophe. En cas de flagrant délit, il l’aurait condamnée à la mort séance tenante, emprisonnant pour toujours l’âme moderne dans un destin tragique. Adieu, alliance nourricière et perspectives de recharge cosmique.  

Il se promit, avec un soupçon d’amertume, que lors de la translation suivante, un contrôle plus solide sur l’esprit de Marco serait établi : il n’était pas question de commettre deux fois une erreur similaire. Même pour une entité supérieure, certains apprentissages passent par des rappels bien sentis.  

Sur ces entrefaites, Loki, fidèle à son poste de trouble-fête intemporel, rôdait non loin, flairant la moindre faille dans le plan divin. Profitant d’un instant d’inattention, il sabota sans vergogne la visite idyllique prévue pour le couple. La « Casa de Giulietta » se retrouva prise d’assaut par une foule encore plus conséquente qu’à l’accoutumée. La maison de Roméo affichait porte close. Le restaurant cousinait avec celui des cuisines de l’enfer, et, pour couronner le tout, le malin déclencha de telles averses que les météorologues, qui avaient pronostiqué, ce jour-là, ciel radieux, en perdirent leur latin.  

L’Être Suprême s’aperçut à temps du désastre en cours. Devant la discorde semée par son émanation rebelle, il envoya promptement à Juliette une impulsion d’amour, plantant dans son esprit les germes d’une réconciliation salvatrice. Celle-ci, alliée à une bribe du souvenir sensuel de sa nuit passée avec Roméo, referma une partie de la brèche. Les dégâts se révélèrent moindres que prévu.  

C’est à ce moment-là, pensa-t-il, qu’il aurait dû prendre sur lui, et faire fi de la tendresse impartiale qu’il manifestait, depuis trop longtemps, à son garnement, mais il ne se résolvait pas à le supprimer, pas même au pire de ses odieuses mystifications. Loki, cet enfant inconscient qui risquait sa vie et celle de l’ensemble de l’univers de son pater familias, ne pouvait être détruit : cela serait revenu à s’amputer d’une partie de lui-même.  

Heureusement que pour la suite, une idée lumineuse jaillit lors de la réunion préparatoire du sage esprit de Thoth/Amenadiel : la fabrication du tétradrachme, pièce à double face, Cléopâtre d’un côté, Marc Antoine de l’autre. Son extension-émanation l’intégra au legs d’un numismate mourant afin qu’elle échût au musée romain de Valencia. Une nouvelle pichenette inspiratrice, et Elena Garcia Lopez, la conservatrice, entra en contact avec Juliette. La manœuvre fit merveille : des ondes de bonheur se propagèrent dans sa psyché, et la réconciliation charnelle ne tarda pas à se concrétiser, témoignant de leur rapprochement. 

Marco, à son tour, lui fit une peur bleue. Bien qu’il eût veillé à lui laisser une liberté d’action moindre lors de sa métempsychose dans la peau de Rodrigo Díaz de Vivar, à son retour, le mari de Juliette fut à deux doigts de passer l’arme à gauche.   

Chaque intervention, pour coûteuse en énergie qu’elle se révélât, le rapprochait de son objectif final. Et si le tandem arpentait, à nouveau, ces terres fertiles qu’eux-mêmes pensaient à jamais ravagées par la sécheresse, ils n’en étaient toujours pas au stade de ne faire qu’un en deux.   

Thot, ayant envisagé presque tous les scénarios, eut une idée simple, mais brillante pour Alexandrie : offrir à ces deux-là une expérience partagée. Ils pourraient ainsi comprendre ce que Cléopâtre et Marc Antoine avaient représenté l’un pour l’autre, non seulement durant la translation, mais dans la réalité des époux Guitamon. Cette démarche encouragerait aussi Marco à faire preuve de coopération et d’abnégation, tandis que Juliette développerait une attention plus soutenue envers son compagnon, et lui saurait gré de ses concessions.   

Le stratagème consistait à fabriquer un faux témoignage… d’une authenticité éclatante. La sage divinité se chargerait elle-même de l’insérer dans le catalogue de la bibliothèque d’Alexandrie, de les y attirer, puis d’allécher Juliette et enfin d’emmener le couple à Magna Taposiris, au plus près du lieu où reposait leur précédent habit de chair. Évidemment, cela n’épargnerait pas la précieuse réserve de son géniteur, mais le jeu en valait la chandelle. Imprégnation renforcée, et meilleur contrôle des esprits, car il serait à pied d’œuvre.   

Toutefois, en procédant ainsi, un problème majeur demeurait : comment les ramener sans qu’ils perçussent l’absence de quelques heures dans leur réalité ? Les transporter directement du sanctuaire à leur chambre d’hôtel ne suffirait pas à escamoter les questions gênantes, mais cela permettrait du moins de laisser planer un doute. 

Tout se passa alors selon le plan défini : Juliette et Marco, à leur retour, conservèrent dans leur matrice l’essence de tout ce qui avait uni Cléopâtre et Marc Antoine. Malgré les défaites, les blessures, la trahison et tout ce qui pouvait éloigner deux êtres, l’Amour, non seulement survivrait, mais s’en trouverait magnifié.    

Jusqu’à ce que…  

File d’attente dans le Grand Tout  

À raison de 1,81 décès par seconde sur Sa Sphère Bleue, l’Être Suprême se retrouve en ce dernier jour de la mission « Juliette et Marco », avec près de cent trente mille âmes en file d’attente, sans compter celles de ses élus, ainsi que les neuf cent douze dommages collatéraux de la vague scélérate qui ravagea la baie d’Alexandrie, quelques heures plus tôt.   

Les seules lui important étant celles, bien sûr, dont il escompte monts et merveilles. Pour les autres, retour au néant, c’est couru d’avance.   

Une pensée surgit, dans ce moment où le possible n’est qu’un probable, peut-être aurait-il dû se reposer en ce dimanche, septième jour d’une semaine de folie. Mais non : étreint par un sentiment d’urgence, une hâte malvenue de constater le résultat de son opération, si fier de ses trouvailles et de la sagesse de Thot, il se peut qu’il ait mis la charrue avant les bœufs et précipité la grande dissociation finale, en omettant de prêter attention aux détails.   

Il n’avait pas vérifié la liste des passagers du Moïra. Négligence due au stress ? Malheureusement, Marlène figurait à bord. L’entité avait pourtant tonné à plus de dix mille reprises, et encore après l’épisode qui avait manqué de lui coûter cher de Vérone : pas de manipulation sans autorisation expresse. Mais Loki, égal à lui-même, défia, ce jour-là, encore une fois son autorité. 

Lorsqu’il prit pleinement conscience des ravages que la présence de l’ancienne tentatrice de Marco risquait d’infliger à l’âme de Juliette, il faillit perdre la maigre patience qui lui restait. Depuis des siècles, il s’échinait sans relâche à sceller l’union de ce couple, et voilà que tout semblait prêt à chanceler sous l’effet de l’ultime fourberie de ce fils rebelle. 

Il se tourne vers Loki, le sermonne. Celui-ci se contente de hausser les épaules, ironise :  

— Pa, fallait ajouter un brin d’imprévu, ton histoire roulait trop bien !  

L’Être Suprême soupire, c’est trop tard, il ne possède pas la capacité de remonter le temps. Et puis, ce n’est que lui-même qui se manifeste en Loki. 

La seule question d’importance : Juliette gardera-t-elle les traces de cette blessure ?   

Peut-être, songe-t-il, que tout espoir n’est pas perdu. Peut-être que l’apparition inopinée de l’ex-secrétaire-passade de Marco n’affectera que peu l’alchimie post-mortem… il se pourrait que… ou alors ? 

Pour l’instant, il reste en suspens, habité par une conviction fragile. Il en est là. 

Aurait-il dû procéder autrement ? Aurait-il pu anticiper, mieux prévoir, mieux agir ? Face à cette ultime remise en question, le Grand Tout lui oppose un silence dense, pesant. 

Il considère, alternativement, Thot, Amphitrite, Loki… Les deux âmes franchissent la ligne d’arrivée… 

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De l’Amour, une quête de la complétude perdue - Désir- Éditions

Rejoindre l’épilogue : Tout ce qui ne vous tue pas, vous rend plus fort

Disponible jeudi 28 août

Dans le Grand Tout. Dimanche, le septième et dernier jour.

Enfin, les atomes des deux champions commencent à se réunir, vibrant en une lueur bleutée à peine teintée. Une forme se crée, une ébauche de ce qui pourrait représenter un humain.

À l’extrême bout du Grand Tout, s’il s’avérait qu’il existât une limite, une évolution similaire s’opère, en une autre nuance chromatique : un violet moiré s’échappe de ces éclats papillonnants, tâchant de reconstituer le corps de ce qui n’en a plus.

L’Être Suprême épie les éléments qui divaguent, chacun tentant de se concrétiser en une unité cohérente.

Les formes ne sont qu’électricité, flottent dans un non-univers : ni temps ni matière.

Il observe avec intérêt le processus qui se déroule, non sous ses yeux, car il n’en possède point, mais sous de ce que l’on pourrait considérer comme l’étant, s’il se composait de chair et de sang.

Ses Choses ont à présent acquis un semblant de morphologie. Bien que toujours floues, elles deviennent clairement identifiables : un homme sec à la haute stature, et une femme aux cheveux blonds mousseux.

Il pousse un soupir.

…

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