Chapitre 3 d’une Histoire d’Amour Contemporaine : « L’Éternité aura ton regard »
Une première lecture offerte par Anarelle et Laurent Ducastel, roman-feuilleton de l’été 2025, uniquement en ligne à bord du Désir Éditions.
Découvrir la présentation et les mots échangés par les deux auteurs.
Retrouvez en podcast un retour audio sur les chapitres précédents et une discussion autour des impressions de lecture sur ce chapitre :
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Pour vous qui arrivez en cours de cette histoire, voici ce qui a précédé :
Le prologue s’ouvrait sur deux âmes créées il y a plus de deux mille ans qui devaient fusionner post mortem, prouver qu’elles avaient la capacité de s’aimer au-delà du trépas, dans le but de sauver l’Être Suprême et son Univers, menacés d’extinction si elles n’y parvenaient pas. Nous étions au septième jour.
Le premier chapitre de ce roman basculait une semaine auparavant sur la journée de lundi, alors que Juliette, spécialiste des antiquités romaines, était au premier jour de ses congés de fin juin. Elle exprimait son désarroi de porter seule le poids des responsabilités familiales, tandis que son mari Marc Antoine, rigoureux au travail mais désordonné à la maison, et leur fille Cléo, une ado comme les autres, la laissaient gérer le quotidien avec les frustrations que cela pouvait entraîner.
Contre toute attente, alors que Juliette l’avait sollicité trois mois auparavant et qu’il avait refusé, Marc Antoine avait finalement organisé un voyage surprise, un road plane pour leurs congés communs, comme sous le coup de ce que lui-même avait nommé une impulsion divine.
Cette annonce, d’abord mal accueillie par Juliette, en raison de sa soudaineté, à moins de vingt-quatre heures du départ, finit par l’enchanter.
Le couple s’apprêtait à embarquer à bord d’un avion à destination de leur première étape : Vérone, la ville des amants éternels.
Résumé du chapitre 3 :
Où Juliette se réveille-t-elle, et pourquoi tout semble-t-il si différent autour d’elle ? Est-elle en train de rêver ou vit-elle une expérience étrange, hors du temps ? Qui est cette femme imposante à ses côtés, et pourquoi lui parle-t-elle d’un certain Roméo ? Juliette doit-elle vraiment croire à ce qu’elle voit, ou n’est-ce qu’une illusion passagère ? Que va-t-il advenir de cette curieuse situation, et comment Juliette va-t-elle réagir ?
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Vérone. Mardi, aux environs de deux heures du matin.
Quand l’aube effleure Vérone
Juliette était entortillée dans le drap. Nul mouvement ne venait polluer ses songes. Les traits relâchés de son joli minois confirmaient la quiétude de son corps. Une respiration paisible s’échappait de ce tableau de belle au bois dormant. La poitrine se soulevait légèrement. Son esprit voyageait loin, très loin…
Lorsque l’aube pointa le bout de sa frimousse chiffonnée, perçant la fenêtre du Palazzo d’un doigt amoureux, les mains graciles de Juliette balbutièrent, sur le lin de la couche, à la recherche du corps censé être à ses côtés. Ne l’y trouvant pas, elle soupira.
En contrebas de l’édifice, l’Adige fredonnait une mélodie affable.
Encore engourdie, elle se leva. Ses pieds rencontrèrent le sol glacé. Elle prononça un juron étouffé. Elle ne reconnaissait pas la chambre dans laquelle elle s’était endormie la veille, où, tombant de fatigue après une arrivée tardive à l’hôtel, elle avait senti la vigueur de Marc Antoine se loger dans la raie de ses fesses. Il avait esquissé quelques caresses, relevant le tee-shirt, passant une main sur le ventre chaud, un doigt s’égarant dans le triangle clair, sa bouche embrassant la nuque. L’invitation de son mari, pour tentante qu’elle fût, n’avait pas convaincu la sensualité de Juliette de répondre à l’appel du désir. D’une pression sans équivoque sur le bras, dont les appendices effleuraient les lèvres à peine humidifiées, et d’un non déjà gorgé d’assoupissement, elle avait signifié à présomptueux que ses projets étaient prématurés.
Si elle voulait arpenter Vérone en forme, il lui fallait ses huit bonnes heures de sommeil. Il était minuit passé quand ils avaient enfin rejoint l’hôtel du Palazzo Monga, situé en plein centre-ville.
Après une douche salutaire, elle s’était vêtue pour la nuit. Exécrant les pyjamas, elle avait enfilé un tee-shirt large orné d’une explicite inscription « Girl Power ». Pas de culotte. Jamais. Elle détestait la compression nocturne des élastiques. Suite aux travaux d’approche de son conjoint, le tissu avait tire-bouchonné sous sa taille ; d’un geste sec, elle l’avait rabaissé, afin qu’il vînt recouvrir son bas-ventre, ses reins et ses fesses.
Marc-Antoine savait ne pas insister. Pourtant, un grognement déçu, suivi d’un « C’était bien la peine qu’on effectue ce voyage si c’est pour faire comme à la maison », s’étaient échappés de ses lèvres. Elle n’avait pas jugé nécessaire de répondre. Les paupières closes, elle s’était promis de lui donner satisfaction le lendemain matin. Il pouvait bien attendre sa gâterie jusque-là. Après tout, ils avaient fait l’amour la vieille, il n’était pas en manque. Elle voulait qu’il lui fiche la paix et se reposer.
Égarement au cœur d’un songe
Assise sur le bord du lit, en ce troisième matin des vacances communes du couple, elle observa autour d’elle : rien ne lui parut alors familier, ni sa tenue, une longue chemise beige, ni le haut baldaquin en velours bordeaux, pas davantage que les quatre murs en pierre habillés de tentures colorées, de celles qu’on admire de loin dans les châteaux Renaissance.
Même chanson pour le mobilier qui habitait les lieux : des pièces de collection. Coffre en bois, lutrin, bougeoirs en étain posés sur une table de chevet aux moulures tarabiscotées, et jusqu’à une imposante cheminée où des braises jetaient leurs derniers rougeoiements, moribondes d’avoir passé la nuit à réchauffer la chambre.
Elle frissonna, éberluée, murmura le nom de son conjoint. Seul un écho feutré, sourd, lui répondit : l’écho de sa voix apeurée. Son cœur se mit à battre à tout rompre : elle rêvait. Elle se rêvait dans la peau de Juliette Capulet, c’était évident ! Elle ne tarderait pas à s’évader de cette fantasmagorie, à retrouver le confort moderne d’une chambre d’hôtel du XXIe siècle. Cependant, un sentiment persistant lui indiquait qu’il ne s’agissait pas là de sa destinée immédiate. Une force indicible en elle criait qu’elle n’était pas dans un de ces songes d’une nuit d’été, déstabilisants à force de réalisme, et que nous expérimentons tous un jour ou l’autre.
Tout était bien trop vrai, d’une matérialité prégnante. Elle appela, nerveusement, terrorisée par les mots qui lui échappaient : « Oimè ! Dove son ? Che luogo è questo? La mente mia è oscura, il cor smarrito. Aiuto! Venite, chiunque voi siate ! Ché mi perdo in questo velo di nebbia e terrore. Salvatemi dal buio che m’avvolge, Prima che l’anima mia si spezzi in mille pezzi ! »1
Elle tourna son gracieux col. Ses yeux se posèrent sur une forme allongée sous une couverture en laine rêche, de l’autre côté de sa couche, sur un matelas épais, jeté à même le sol.
Ô bonne nourrice apporte moi consolation
La silhouette sursauta, imposante et dodue. Elle se redressa. Juliette, dans un brusque demi-tour, lui fit face, jaugeant, incrédule, la démesure de sa vis à vis : la femme, en chemise de toile grossière, les cheveux en bataille sous sa coiffe, exhibait un visage rubicond encore possédé par le sommeil. Un cou de taureau surmontait un tronc large et des bras solides.
Dans le même temps, une odeur de bon pain chaud, rassurante et familière, vint apaiser les narines de Juliette.
Soudain, la lourde morphologie s’élança, étonnamment vive pour la corpulence de sa propriétaire, contourna le coffre massif établi au pied du lit et ceignit la frêle anatomie de Juliette. Celle-ci se laissa aller au confort et à la chaleur de l’étreinte. De larges mamelles recueillirent ses pleurs, les battoirs calmèrent les frissons qui rigolaient le long de son échine. Des mots d’apaisement, portés par une voix à la tendresse insoupçonnée pour une personne dotée d’un physique aussi considérable, chantonnèrent à son oreille :
« Ma colombe, ma lumière, chassez la tristesse de vos beaux yeux. Sachez que point ne suis-je restée oisive : hier, j’ai fait apporter un pli à Roméo, car je pressens un grand péril, dont les ailes d’ombres planeront sur vos deux âmes. Ainsi, je l’ai mandé pour cette soirée. Il viendra, soyez-en assurée, lorsque la maison s’endormira et que la dernière chandelle sera consumée. Gardez espoir, l’amour trouvera toujours son chemin, même dans l’obscurité la plus noire. »
La Juliette du XXIe siècle réfléchit rapidement. Puisque s’offrait à elle l’opportunité un peu folle de vivre dans ce qu’elle intitulait un rêve éveillé, autant continuer à jouer ce jeu, aussi étonnant qu’il fût. Avait-elle le choix, dans tous les cas ?
Bientôt, elle reprendrait pied dans son époque, au côté d’un mari prodigue en rassurants ronflements matinaux, plus sonores que les grognements d’un sanglier fouissant l’humus, et dont elle n’aurait jamais supposé qu’ils dussent lui manquer un jour.
Elle se laissa, donc, dorloter par sa « nourrice », flotter dans ce moment suspendu, dont elle ne doutait point qu’il résultât de l’enthousiasme d’être à Vérone et de visiter, dès l’ouverture de la reconstitution — pour éviter la cohue — la maison de Juliette. Elle s’était juré de faire la photo touristique obligatoire sur le balcon, en se frayant une place au milieu de la longue rangée de candidates dont les maris, restés dans la cour, en file indienne, attendraient de voir apparaître leur dulcinée, tels des roméos improvisés. À la différence près qu’au lieu d’être munis d’un luth et de déclamer des vers, ils dédieraient à leur moitié chérie la focale de leur smartphone. Ô tempora ! Ô mores !
À l’appréhension première succéda la curiosité. Ce songe arriverait-il à son terme ? La conduirait-il jusqu’à sa rencontre avec Roméo ?
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Rejoindre le chapitre 4 : Une journée de Juliette
Vérone. Mardi, aux environs de deux heures du matin et suivantes.
L’Aurore sur Vérone, ou l’éveil d’une âme errante
La nourrice la considéra, étonnée, lorsque Juliette se dégagea de ses bras et s’approcha de la fenêtre. Une brise légère fit frissonner les lourdes tentures qui l’encadraient. Gentiment, mais avec fermeté, la brave femme la rabroua :
« Que faites-vous, belle enfant ? Nul ne doit vous distinguer en linge de nuit, cheveux au vent comme une fille de basse extraction. Rentrez vite, avant qu’un des valets de votre père ne s’en aperçoive et n’aille l’en informer. Assurément, vous serez punie, et moi avec. »
Notre Juliette moderne poussa un soupir, un soupir qui aurait fendu l’âme de Cerbère lui-même. À quoi bon rêver, si l’on ne peut être libre même en son propre songe ? À regret, elle quitta l’embrasure, contemplant, dans un ultime regard, la Vérone de l’an de grâce 1591.
Les toits rouges s’étendaient à perte de vue sous le soleil matinal de Vénétie. Les ruelles pavées serpentaient entre palais de pierre blonde et arcades ombragées, tandis que les marchés s’animaient sous les auvents colorés. Des beffrois élancés dominaient la cité, veillant sur les places où résonnaient déjà les premiers échos des artisans et des marchands. Au loin, l’Adige glissait paisiblement entre ses rives, traversée de ponts antiques, gardienne silencieuse de la mémoire de la ville.
La nourrice vêtit sa maîtresse et la coiffa, comme il seyait à une jeune fille de son rang, praticienne de la maison des Capulet. Bientôt, les cloches de la cathédrale San Zeno retentirent, appelant dévots et dévotes à l’office de tierce.
Alors, parée d’une robe légère aux teintes douces et d’une cape, la Juliette du vingt-et-unième siècle s’apprêta à sortir, chaperon à ses côtés.
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Le moins qu’on puisse dire est qu’il y a du suspens dans ce feuilleton !
La promenade à travers les époques, la petite touche d’humour, l’originalité est partout présente. Bravo aux deux auteurs !