Chapitre 1 d’une Histoire d’Amour Contemporaine : « L’Éternité aura ton regard »
Une première lecture offerte par Anarelle et Laurent Ducastel, roman-feuilleton de l’été 2025, consultable uniquement à bord du Désir Éditions.
Prendre connaissance de la présentation et des mots échangés par les deux auteurs.
Écouter le résumé du prologue et les premières impressions de lecture en podcast : Découvrez en version audio un extrait de l’épisode précédent, les moments clés qui ont marqué l’histoire, ainsi qu’une analyse de lecture présentée sous la forme d’une conversation.
Résumé du prologue :
Au cœur de l’univers, là où temps et matière se dissolvent, deux énergies tentent de fusionner sous l’œil expectatif de l’Être Suprême. Depuis des siècles, l’amour et la souffrance tissent la destinée de ces âmes condamnées à se réincarner, vouées à s’assembler en dépit des échecs répétés et des blessures. Au septième jour de ce qui constitue l’ultime opportunité de réunion post-trépas, l’avenir de toutes choses est en jeu…
Résumé du chapitre 1 :
Ce chapitre dresse le portrait d’une Juliette confrontée aux tensions silencieuses du quotidien familial, où la charge mentale pèse lourdement sur ses épaules. Entre les petites négligences de son mari et de sa fille, et ses propres désirs tus, elle navigue dans un foyer dont l’harmonie semble fragile. La routine et les frustrations s’entrelacent, révélant une femme à la fois forte et vulnérable, en quête d’équilibre. Ce premier matin d’une semaine de congés expose les non-dits et les espoirs enfouis d’une épouse et mère. Une entrée en matière empreinte de mélancolie pour une histoire d’amour contemporaine : « L’Éternité aura ton regard ».
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Marseille. Lundi matin, à l’aube du premier des sept derniers jours..
Juliette et le fardeau de la charge mentale
Juliette grogna : comme d’habitude, Marc Antoine n’avait laissé que deux grains de sucre au fond du pot…
La machine expresso hoqueta, protesta, exhala un râle de souffrance, en délivrant sa sueur caféinée.
Injuriant mentalement sa moitié depuis vingt ans, elle éructa un nouveau grognement. Un « putain, fait chier » s’extirpa de ses lèvres à la fraîcheur intacte, malgré ses quarante-trois ans.
À croire qu’elle était la seule de sa famille, comprenant outre Marc Antoine, son mari, Cléo, sa fille, une ado prometteuse à tous points de vue, à posséder la capacité de remplir d’eau la pourvoyeuse de petit noir. La seule habilitée également à délivrer la poubelle des déchets qui lui congestionnaient le ventre, et à accomplir toutes ces tâches que les deux autres membres de la maisonnée considéraient négligemment comme lui étant, de par sa nature d’épouse et de mère, dévolues.
Marc Antoine était déjà parti. Sa profession de superviseur d’un des plus grands Data Centers de France, pourfendant les bugs à la tête d’un bataillon de techniciens, l’amenait à devoir interrompre son repos au milieu de la nuit pour régler quelque panne mettant en péril le déversement des octets. Le généralissime se levant systématiquement du pied gauche, dans un agacement aussi ensommeillé que légitime, il ne faisait pas bon le croiser suite à l’appel d’un subordonné geignard qui en référait au chef de peur de prendre une quelconque initiative.
À quatre heures du matin, ce jour-là, Juliette avait tout eu juste conscience du lever de son époux, et, en se réveillant, de l’absence du guerrier, parti sur le champ de bataille du numérique.
Quant à elle, son poste de conservatrice en titre du département d’histoire romaine du Musée de la cité phocéenne lui permettait des horaires à la régularité de fonctionnaire, les vestiges antiques se voyant épargnés des imprévus de la technologie moderne.
Faire ou ne pas faire ? Telle est la question !
De sa cuisine qu’elle se promettait de nettoyer en fin d’après-midi, une fois le frigo nourri et les différentes tâches primordiales de sa première journée de congé accomplies, elle dériva jusqu’au salon, alluma une lampe qui la baigna d’une lumière chaude.
Elle détourna le regard, repoussa de quelques heures le rangement syndical, consécutif aux négligences de ses deux garnements.
Pourtant, elle ne put empêcher son esprit de tout réorganiser d’office : le blouson en jean de Cléo gisant sur le dossier du canapé, les trois verres d’eau de Marc Antoine sur la table basse, ce dernier dédaignant leur rapatriement et en en utilisant un nouveau à chaque tournée… sans compter divers intrus, du genre à déparer l’agencement épuré, agrémenté de quelques bibelots choisis avec soin.
Ô rage, Ô désespoir ! Ma fille et mon mari !
Épisodiquement, la mère de famille signalait, d’un ton irrité, aux deux autres membres de la maisonnée, qu’elle ne possédait pas le chromosome du nettoyage, pas davantage qu’elle n’était la seule à avoir un cerveau, deux bras et deux jambes afin de remettre les objets à la place ad hoc.
Elle mesurait vite la vanité de ces interventions : Cléo se contentait de laisser couler un regard torve, de ceux dont les ados ont fait leur marque de fabrique, qui signifient : « cause toujours, tu m’intéresses ! » Et Marc Antoine grommelait, invariablement : « tu es une maniaque, toquée du ménage ! »
Juliette répliquait alors, tout aussi invariablement : « Non, je lutte contre le chaos et l’entropie qui y mène. »
Marc Antoine, pour être rigoureux à l’infini dans le cadre de sa profession, produisait l’attitude exactement inverse dans son intimité. On peut comprendre que cette dualité exaspérait son épouse.
Et si ce n’avait été que ça. Il passait à côté de tant de choses qui auraient été à même de procurer à Juliette de petites satisfactions.
Elle soupira, serra la tasse avec une force qui aurait pu la briser s’il elle n’avait été en aluminium. Dieu merci, devant elle s’étalaient sept jours pleins de congé en compagnie de sa moitié, laquelle serait, libérée de ses contraintes professionnelles, si tout se déroulait comme prévu, aux environs de dix-sept heures.
Cléo, en seconde, se transformerait en courant d’air, en cette fin juin, délivrée ou presque de ses obligations scolaires. Virées avec ses potes dans les calanques, shopping dans le centre-ville, soirée chez les uns ou les autres ; l’ado viendrait recharger en vêtements propres, non sans avoir jeté à côté de la corbeille à linge ses effets de la veille, dormir dans une chambre plus dessus dessous qu’avec sens, pour repartir, aussitôt sa tartine et son verre de lait engloutis, s’offrir une nouvelle journée de gosse privilégiée.
Frustration conjugale, quand le pouvoir du non l’emporte sur celui du oui
Trois mois auparavant, Juliette avait interrogé Marco, alors qu’ils s’apprêtaient à déposer leur demande de vacances auprès de leur employeur respectif, s’il souhaitait leur accorder une parenthèse à deux, ailleurs qu’à la maison. Une manière détournée de lui signifier : « moi, j’ai envie. »
Elle subodorait la réponse, mais avait tenté sa chance.
Il l’avait regardée de côté du haut de son mètre quatre-vingt, cisaillant sèchement son espoir : « Ju, j’ai besoin de repos, je ne compte pas bouger ». Une conclusion sous forme de promesse avait édulcoré l’effet couperet de l’abrupte objection : « Comme ça, je m’occuperai du jardin et des herbes à arracher. »
Elle savait qu’il n’en ferait rien, qu’avec lui, chardon, spigaou1 ne craignaient pas pour leur sécurité, qu’elle devrait en appeler à un agent d’entretien, avant que ces herbes folles n’envahissent jusqu’à l’allée qui menait de la maison au garage et au portillon d’entrée.
Ce fut elle, en cet instant, qui l’enveloppa d’un regard torve, le même que celui que sa Cléo lui adressait lorsqu’elle lui refusait une sortie, ou un nouveau versement sur sa carte prépayée.
Ainsi, si le nez fort, la bouche charnue, la mâchoire virile ou encore le ton de tribun de son mari persistaient à produire un effet dans le creux des reins de la gracile Juliette, ce jour-là, à la fin de non-recevoir émise par Marco, seules la frustration et la colère s’étaient emparées de ses entrailles.
Cela faisait plus de quatre ans qu’ils n’étaient pas partis en voyage. Fatigue, impératifs familiaux, aléas divers et variés avaient relégué les intentions vagabondes à l’occasion suivante, puis encore à la suivante, et tout à l’avenant. Cette fois, rien, techniquement, n’empêchait une transhumance, une transhumance qui aurait tout d’une respiration indispensable. Elle avait envisagé Rome ou peut-être l’Égypte, ou pourquoi pas Venise ? Ces lieux l’appelaient irrésistiblement depuis l’enfance. Et jamais les circonstances n’avaient été aussi favorables pour les découvrir.
Naturellement, Marco, pour sa part, préférait le confort de ses claquettes et les siestes à l’ombre du velum de la pergola, qu’il prolongeait jusqu’à l’heure du petit jaune. Ce n’était pas qu’il eût conçu pour l’anis un engouement déraisonnable, mais il fallait bien se conformer aux usages locaux, n’est-ce pas ?
Bien sûr, dans l’optique des agapes entre amis le soir sur la terrasse, Juliette pourvoirait à l’approvisionnement en barbaque achetée chez Prado Boucherie, en salades, et en mets accommodés par le traiteur Marou, deux références de la remuante Phocée.
La flemme avait encore une fois triomphé. « C’est fou, pensa Juliette, comme le pouvoir du non est supérieur à celui du oui. »
En cette entame de vacances, elle se préparait à assumer l’ensemble des corvées ménagères en suspens durant ces sept jours. Et elle s’était fait une raison de voir sa moitié déambuler dans leurs pénates, attifé à la diable, en costume d’Adam, à l’exception du pagne, remplacé par un short Quicksilver, errant dans la maison au milieu du fatras, sans remarquer que toutes les choses inanimées avaient besoin de regagner leur place.
Portrait de Juliette, comme un air de Shakespeare
Le cou délicat s’inclina, les frisotis blonds s’échappèrent du bun lâche. Les yeux clairs se ternirent d’un voile chagrin.
Si Shakespeare avait envisagé une Juliette à cet âge-là, c’est presque ainsi qu’il l’aurait dépeinte. Avec une tristesse moins profonde affichée sur ses traits sculptés de madone antique, puisque son Roméo était toujours en vie, mais désillusionnée par les aléas du quotidien conjugal.
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Rejoindre le chapitre 2 : Un Miracle nommé surprise
Marseille Provence Aéroport. Mardi aux environs de 18 heures.
Une impulsion venue d’ailleurs ?
Marc-Antoine, que ses proches et amis surnommaient affectueusement Marco, avait viré casanier, axant l’essentiel de ses congés sur un principe de récupération, à dominante horizontale. Aussi se demanda-t-il ce qui lui était passé par la caboche lorsqu’il avait débuté ses recherches sur Internet, trois mois et un jour auparavant, et quelle irrésistible inspiration l’avait projeté, dans un hall de l’aéroport Marseille-Provence à attendre un vol en compagnie de sa Juliette, à plus forte raison après avoir informé celle-ci de leur départ seulement la veille lorsqu’il était rentré du boulot.
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