Résumé : Dans « La Loi de Vera », Denis Mursault livre un roman qui tient autant du divertissement que de la satire sociale aiguisée. L’auteur décortique une société européenne du XXIe siècle où les rapports de genre se trouvent inversés, proposant une réflexion à partir d’une héroïne aussi trouble que fascinante. Vera incarne une nouvelle figure de femme fatale, moins en lutte contre un patriarcat qu’en souveraine assumée d’un ordre féminisé, où la séduction devient un art redoutable. Le roman explore également les méandres d’un univers médiatique dont la déontologie se perd dans la quête effrénée du profit et le jeu trouble des manipulations. Par cette distanciation ironique, l’ouvrage interroge à la fois le pouvoir, la nature des relations humaines, et la place du libre arbitre face à la pression sociale. Enfin, malgré son caractère anticipatif et fictionnel, « La Loi de Vera » invite le lecteur à s’interroger sur la plausibilité et les résonances contemporaines de ses thèmes, entre inversion des valeurs, narcissisme et fascination, sans jamais se départir d’un ton à la fois incisif et ludique.
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Un roman divertissant mêlant satire et critique sociale
Tout d’abord, avant d’entrer dans les détails, de coller des étiquettes, je dois dire que je considère « La Loi de Vera » comme un divertissement. Je me suis d’ailleurs beaucoup amusé à l’écrire, ce qui constitue un préalable indispensable. Comment pourrais-je espérer que des lecteurs prennent du plaisir si tel n’a pas été mon cas ?
Pour autant, le roman comporte une étude de mœurs baignée de satire, et si le ton penche fréquemment vers l’humour, cela ne signifie aucunement que les orientations abordées par « La Loi de Vera » soient nécessairement comiques ni que l’ouvrage promeuve un optimisme béat, bien au contraire.
En effet, la dénomination « divertissement » n’empêche en rien d’accoster d’une plume critique sur certains sujets, au rang desquels l’omnipotence des médias, la surconsommation de communication, et la dommageable propension des individus à abandonner tout libre arbitre pour suivre la masse. La ligne générale se veut ironique, et le regard distancié.
J’ai tâché d’édifier « La Loi de Vera » sur trois étais : la satire des médias, à travers la plongée dans PGTV1 — une chaîne peu regardante en termes d’éthique — donc, le dévoiement d’une liaison entre deux amants, et la personnalité clivante de l’héroïne-titre.
Héroïne ? Le terme définit-il bien Vera Omphale ? Comme personnage principal ? Sans nul doute. En tant que philanthrope soucieuse de sauver l’humanité, de protéger les faibles et les innocents ? C’est beaucoup moins évident. Vera a développé une conception toute personnelle des relations humaines. Lui enfiler une cape rouge siglée d’un S majuscule n’est pas à l’ordre du jour.
Dans le sillage parfumé de la troublante protagoniste, le roman comporte sa dose d’érotisme, ce qui ne signifie pas nécessairement de sexe, même si plusieurs scènes en font état. Cet érotisme peut affleurer dans un comportement, un jeu de séduction, un geste, la peinture d’un personnage ou la perversité de ses intentions.
Satire des médias et influence dans « La Loi de Vera »
Autour de Vera et de ses satellites, un contexte.
Voici le prologue qui avait été pressenti, avant d’être soustrait pour permettre au récit une entrée plus directe dans l’action :
Notre récit se situe dans la deuxième moitié du XXIe siècle, quelque part en Europe. La société occidentale a connu une évolution aussi sensible qu’improbable. Après des millénaires d’un déraisonnable patriarcat, une vague de féminisme a généré en trois décennies une inversion des valeurs qu’on croyait éternelles. Ni une révolution de velours ni une lame de fond, mais, à tout le moins, l’établissement progressif d’une nouvelle grille.
Aux racines du phénomène : la déferlante internautique. Avant la fin du XXe siècle, la diffusion des concepts prônés par les activistes féministes demeurait limitée, à défaut d’être confidentielle. La multiplication des échanges, le tsunami de communication ont ouvert le champ des possibles aux revendications, en a favorisé de fondées, en a hypertrophié d’autres. Et surtout, le pistage des harceleurs, des incivilités a pris un élan spectaculaire, essor appuyé par de nombreux hommes eux-mêmes. La chasse aux sorciers a donné à plein, une majorité d’intervenants hurlant au loup avec la meute, beaucoup à juste titre, quelques-uns pour suivre la vague, d’autres, enfin, avec un empressement suspect, qui fleurait bon le repentir discret. Plusieurs contributeurs et contributrices, des indignés professionnels, ont amplifié le phénomène, noyant les doléances légitimes dans un flot de hargne plus ou moins bien dirigé. Quoi qu’il en soit, consécutivement aux périodes de stigmatisation collective ayant jeté un suaire de terreur sur les mâles, qu’ils aient été coupables ou innocents, un nouveau modèle social s’est imposé.
Le beau sexe se savait compétent, il s’est découvert ambitieux, parfois affamé, de plus en plus affamé. À compétences égales, les promotions des travailleuses ont été suggérées, préconisées, favorisées, standardisées. On a consenti des allocations spécifiques aux « hommes au foyer » afin de leur permettre de suppléer les travailleuses, systématisé le congé de paternité…
Petit à petit, les fonctions à responsabilité ont connu des colorations féminines, les rares patrons mâles et cadres très supérieurs encore en poste devant ce privilège à leur ancienneté ou à leur surface financière — car si un principe n’a pas évolué, c’est bien celui de l’argent roi. La preuve la plus éclatante du bouleversement des mentalités et des rapports de force ? La floraison de groupuscules masculins en quête d’égalité. Impensable trente ans auparavant. Malgré ces rébellions épisodiques, ce New Deal s’est pérennisé, jusqu’à une normalisation affermie par les médias, qui, comme toujours, ont calqué leur ligne éditoriale sur la mode du moment.
C’est dans un climat apaisé que notre histoire commence…
On se méprendrait en décrétant que cette inversion des valeurs n’a jamais été exploitée par la littérature ou le cinéma. Toutefois, les œuvres ne sont pas si nombreuses. Citons tout de même, parmi les productions les plus récentes : un long-métrage allemand de 2024, qui adapte « Les Hommes protégés », de Robert Merle et le roman « Le Pouvoir » de Naomi Alderman, paru en 2017.
« La Loi de Vera » possède ceci de commun avec ces deux œuvres que la civilisation qui y est dépeinte évoque une prédominance des femmes. A contrario, la nouvelle donne sociale mentionnée par le roman résulte d’une mise en place graduelle et non d’une épidémie frappant seulement les personnages masculins — « Les Hommes protégés » — ni d’une inattendue supériorité physique uniquement dévolue aux personnages féminins — « Le Pouvoir ».
Redistribution des rôles de genre : Satire et renversement des normes masculines traditionnelles
En plaçant les hommes dans des schémas que les femmes ont connus pendant des siècles, on se rend vite compte que cette redistribution des cartes interpelle, provoque des effets de surprise, voire cocasses : les « suffrageons », « les hommes de ménage », « les hommes-objets », « les hommes sex-toys », « l’adoption du matronyme », en attendant « les hommes fatals » …
« — C’est une manifestation masculine devant la chaîne sur l’air de “halte à la télé-poubelle !” et “notre corps nous appartient”.
— Je vois, glousse Vera, des suffrageons… Quelle connerie ! Ce ne sont pas ces trois pelés qui vont faire la loi, et encore moins la une des journaux. » (Chapitre « Leçon de séduction »)
Pour synthétiser, toutes ces situations, qui semblaient une norme quand elles s’appliquaient à l’élément féminin, deviennent remarquables, au sens premier du terme, dès lors qu’elles se rapportent aux hommes, comme détentrices d’un statut d’anomalies. Rien de tel qu’une démonstration par l’absurde pour souligner les différences historiques de traitement entre l’un et l’autre genre.
« L’appartement est magnifique, la vue à couper le souffle. Il y a un homme de ménage efficace — si si, ça compte, quand on connaît la difficulté à en trouver un un tant soit peu sérieux — qui prend même en charge le repassage. Une perle. » (Chapitre « Jeu de dupes »)
« Elle est en train d’agrandir ses yeux, brillant d’un vert d’eau intense, quand on toque timidement à la porte.
C’est un nommé Victor, un des hommes de ménage de l’étage, qui est plus particulièrement attribué à son service.
— Bonjour, Madame Omphale. Désolé de vous déranger. Je pensais qu’il n’y avait encore personne. » (Chapitre « Échec très relatif »)
L’autre intérêt que je trouve à ce cadre : montrer que, quelle que soit la prédominance, masculine ou féminine, les abus et les déviances sont avant tout une affaire de pouvoir, et non de genre. La conscience de son propre ascendant, qu’il concerne un groupe ou une individualité, mène rapidement celui ou celle qui le détient et ses victimes sur une pente savonneuse, sans espoir de remontée. L’affolante drogue de ce pouvoir, une fois injectée, comprime dans un étau celui ou celle qui s’y est adonné, le (la) fait entrer dans un cercle dont il (elle) ne peut s’extraire, toujours insatisfait(e). Le roman vise également à démontrer que la passivité d’une (de) victime(s) contribue à exacerber les désirs et même les besoins de puissance de son (sa, leur) tourmenteur (se).
« … la reddition du jeune homme, ayant, par un effet de vases communicants, avalisé l’efficacité perverse de l’ensorcelante tourmenteuse, omnipotente, et validé le mode opératoire fatidique. » (Chapitre « Brisé »)
Vera, une femme fatale moderne : sensualité, pouvoir et inversion des modèles classiques
Ce sont les fines épaules de Vera, personnage principal, qui soutiennent l’édifice sensuel. Un prototype de femme fatale s’éloignant résolument des standards développés autrefois dans les films noirs, sauf, bien entendu, en ce qui concerne la séduction en tant qu’arme décisive.
Il m’a semblé original de dessiner une protagoniste différant autant que possible de la femme fatale « classique », laquelle renvoie au temps de la prépondérance masculine : là où l’émanation vénéneuse de l’époque se construisait en réaction à un univers élaboré pour l’homme, contournait les structures patriarcales pour vaincre, Vera, elle, se fond avec délice dans une civilisation où la suprématie féminine a pris ses quartiers.
Les femmes fatales d’antan, la Phillys Dietrichson « D’Assurance sur la mort » (1944), la Kitty Marsh de « La Rue rouge » (1946), la Bridget Gregory de « Last seduction », parmi des dizaines d’autres, truquaient le jeu, essayaient de renverser la table, opposaient à la virilité et aux butoirs d’un monde masculin la ruse, la beauté, et une sensuelle emprise.
Vera, elle, s’attable devant un festin conçu pour son appétit. L’ensorcellement physique et psychologique qu’elle associe à l’évolution sociale la rend donc doublement redoutable. Dans tous les cas, quand bien même les nouvelles normes font écho à ses aspirations personnelles, elle donne préséance à son art de l’envoûtement, ou faut-il dire charnel, pour obtenir la satisfaction de ses exigences.
« Elle rechausse ses escarpins distraitement, dissocie derechef ses cuisses de velours pour visibilité maximale de la dentelle, avant de plonger dans les yeux de son accompagnateur un long regard, lourd de tension érotique, dans lequel il espère frénétiquement lire de la gratitude ou une promesse. » (Chapitre « Descente aux enfers »)
Tout dans le personnage exhale une lascivité mâtinée de sophistication que son entourage subit violemment, dans une conversation, au détour d’un couloir, ou, naturellement, dans la sphère intime.
« Elle descend de son perchoir, non sans avoir gratifié son amant d’une caresse expéditive, ondule, avec juste ce qu’il faut d’insolence, vers la sortie de la pièce. » (Chapitre « Objectif Madame de Tourvel »)
Critique acerbe des médias et réseaux sociaux : entre cynisme, manipulation et spectacle
Nul doute que la causticité, réverbérée en permanence par « La Loi de Vera » exploite, à travers l’observation des médias, du cynisme de ses dirigeants, des modes, du public, une terre féconde. De la même manière que de belles fleurs peuvent croître sur un tas de fumier, la satire, voire la caricature, se nourrissent de l’examen d’un milieu brassant tant d’argent et de puissance. « Le prix du danger », mis en scène par Yves Boisset en 1983, préfigurait déjà, ô combien, les dérives d’un univers axé sur l’image, le profit, la cruauté et le sensationnalisme.
L’émission de télé-réalité promue par PGTV1, « La Traque », qui sert de fil rouge au roman, montre par quels biais d’habiles coquins, exclusivement motivés par l’aspect mercantile de leur projet, peuvent faire avaler l’inacceptable, créer une hype, flatter les instincts les moins glorieux de la population, et comment la déontologie disparaît quand s’alignent les zéros sur les comptes bancaires.
Tous coupables : Les concepteurs sans morale, les producteurs à moralité flottante, les organisateurs, les participants, les annonceurs, les spectateurs passifs, qui cautionnent la retransmission, en se faisant gober les yeux par l’écran.
Globalement, il reste fascinant et effrayant de constater à quel point une entité disposant de considérables moyens de diffusion peut orienter le jugement d’un public, ses goûts, ses révoltes ou ses indignations. Principe plus que jamais d’actualité. La remarque vaut pour les réseaux sociaux dont l’influence ne cesse de croître de manière exponentielle.
Le fait que le récit soit abordé à travers le point de vue des concepteurs, distributeurs, le dote, de facto, d’une dose non négligeable de cynisme et de sarcasme.
« Son succès repose sur des fondations inébranlables : produire des émissions à compréhension rapide et aux références culturelles limitées, créations qui coïncident impeccablement avec son propre paquetage de connaissances, épais comme du papier à cigarette […] L’ascension du média s’est poursuivie à coups de talk-shows crapoteux, de reportages sur des sujets glauques, en agitant la fange démagogique au mixer. »
(« L’Appel des cimes », Tome 3 du « Faux miroir » et préquelle de « La Loi de Vera », chapitre « Le Bousier »)
« — Vous m’excuserez, Vera. Vous savez à quel point j’estime votre valeur, mais à ce niveau, ce n’est plus du racolage, c’est de la putasserie toute pure.
La voix de la quadra se fait caressante.
— Qui vous a dit le contraire ? » (Chapitre « Échec très relatif »)
Quant aux ditsréseaux sociaux, de par leur expansion tentaculaire, ils ont ajouté une pierre à l’édifice vicieux du conflit, qui, comme chacun sait, est extrêmement vendeur.
« Les forums et les réseaux sociaux s’enflamment. De nombreux internautes se montrent d’une virulence et d’une ineptie à peine envisageables.
Elle est captivée. La médiocrité de certains intervenants dégage une essence addictive de bêtise. L’attraction du vide, probablement. » (Chapitre « The Stuff that success is made of »)
« Au hasard de ses pérégrinations sur la toile, elle a remarqué que les dégommages en règle, caractéristiques des réseaux sociaux, faisaient florès. Pourquoi ne pas donner un cadre plus spécifique à ce tir aux pigeons ? […] C’est ainsi qu’est venue à Rowina l’idée de créer un site dont l’intérêt principal résiderait dans les échanges entre contributrices. »
(« L’Appel des cimes », Tome 3 du « Faux miroir » et préquelle de « La Loi de Vera », Chapitre « Rowina Nutan »)
Plus généralement, on est passé, avec l’ouverture des vannes internautiques et télévisuelles, avec cette avalanche de communication, avec l’accès de chacun à son quart d’heure de célébrité, avec la normalisation des querelles à objectif de buzz, avec cette conception de produits prédigérés et simplifiés, à un appauvrissement de la pensée ou au moins du débat.
C’est un peu cette désagrégation, cette intoxication du public par la démagogie et la flatterie des bas instincts, cette course au gain facile que le roman souligne, sur le mode humoristique, même si l’on ne peut le limiter à cette thématique.
Satire sociale et anticipation : interroger la plausibilité d’une société à prééminence féminine
Ainsi l’ouvrage mène-t-il de front une satire sociale, l’étude d’une fascination et d’un narcissisme qui pervertissent une relation de couple, et celle d’un décalage né d’une inversion des valeurs de genre.
Le modèle de prééminence féminine dépeint dans « La Loi de Vera » est-il crédible ? L’évolution civilisationnelle et la conception de productions aussi malsaines sont-elles plausibles ?
En ce qui concerne le mercantilisme et l’absence d’éthique de certains milieux, bien trop gouvernés par le principe de profit, j’aurais tendance à penser qu’il est même déjà dépassé depuis longtemps
Pour ce qui est de l’inversion des stéréotypes de genre, en revanche, ça reste de l’anticipation. Chacun se fera son propre jugement quant à la vraisemblance de cette mutation sociale. Et s’il convient de ne pas oublier que ce roman n’est, au fond, qu’un divertissement, rien n’empêche le lecteur de s’interroger sur les infléchissements du monde contemporain.
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