Chapitre 14 d’une Histoire d’Amour Contemporaine : « L’Éternité aura ton regard »
Cette première version est une lecture offerte par Anarelle et Laurent Ducastel. Une publication sous forme de roman-feuilleton, du 1er juillet au 31 août 2025.
Lecteur, si vous avez découvert ce chapitre de manière fortuite, ou par toute autre voie — qu’il s’agisse d’une annonce sur les réseaux sociaux (Substack, Instagram) du Désir Éditions, d’une recherche sur internet, ou même du bouche-à-oreille — nous vous invitons chaleureusement à revenir là où tout a commencé.
Voici la liste des thématiques, en quelques points clés, qui ont été abordés tout au long des épisodes :
• Roman d’amour
• Destin cosmique et amours impossibles.
• Héroïne forte, femme émancipée.
• Passions amoureuses au-delà du temps.
• Mystère surnaturel, impulsion divine, voyages translationnels inexpliqués.
• Couple moderne en crise.
• Relations conjugales, difficultés et renouveau.
• Masculin moderne bienveillant
• Juliette Capulet nouvelle version, romance sensuelle avec Roméo.
• Femme et patriarcat au XVIe siècle.
• Rodrigo diaz de Vivar et Jimena, éclairage de la pièce de Corneille El Cid et légendes hispaniques.
• Secrets d’Histoire: Marc Antoine, Cléopâtre et Octave.
• Le temple de Magna Taposiris, Alexandrie.
• Aventures romantiques : escales touristiques à Vérone, Valence, et Alexandrie.
Vous pouvez également prendre connaissance des temps forts de cette histoire, qui comporte 16 chapitres en tout plus un prologue et un épilogue, grâce à des récapitulatifs audio des précédents, accompagnés d’une discussion sur les ressentis suscités par cet épisode 14.
Cela dit, si vous choisissez de lire ce chapitre indépendamment, voici un avant-goût de ce qui vous pourrez rencontrer.
Résumé du chapitre 14 :
Ou Amenadiel Thot conduit-il le couple Guitamon ? Qui est cet homme au destin brisé, dont le regard croise celui de la fleur d’Égypte au seuil d’un monde en déclin ? Jusqu’où l’amour peut-il défier le temps, les dieux et la mort elle-même ? De quel poids pèse l’ombre des anciens conquérants sur l’avenir de Juliette et Marco ? Découvrez une nuit suspendue aux confins du néant, où passion, pouvoir et fatalité se mêlent, dans ce nouveau chapitre chargé d’émotion et de mystère.
Oserez-vous franchir cette frontière entre hier et demain ?
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Site archéologique de Magna Taposiris. Samedi, aux environs de dix-huit heures trente, et suivantes.

Juliette et Marco : présent réaccordé, futur radieux
Un soleil rougeoyant infléchit sa course, reflétant ses rayons sur la carapace lustrée d’un scarabée motorisé et pansu. L’engin se gara au pied d’une muraille titanesque, vestige de l’ancien complexe dédié à Osiris et à sa divine épouse Isis.
Trois personnes en descendirent, fourmis à comparer aux quinze mètres de calcaire qui les surplombaient. Le temple, malgré les outrages des siècles, conservait sa splendeur, ou peut-être les stigmates du temps le sublimaient-ils, par la solennité vénérable dont ils le griffaient.
Plutôt dans l’après-midi, Juliette et Marco, prévenant la fournaise alexandrine de la mi-journée, s’étaient octroyé une pause, partagée entre une sieste dans la chambre à l’air conditionné, et un bivouac dans un coin ombragé bordant la piscine. Un mojito frappé pour lui, une Margarita douce pour elle, des gourmandises à portée de main pour tous les deux, avaient fini d’agrémenter leur repos.
Ils avaient rapproché leur transat pour savourer la vue idyllique, digne d’un roi et d’une reine des temps modernes. Les deux époux avaient évoqué des projets, envisagé d’autres voyages. Marco, une fois arraché à son canapé, ce qui lui avait coûté, avait apprécié leur visite de Vérone, même si elle s’était révélée catastrophique en termes de plaisirs locaux. En ce qui concernait Valence, le séjour lui avait laissé un goût d’inachevé. En tous cas, entre deux baisers acidulés et sucrés, les tourtereaux s’étaient engagés, pour l’année suivante, à renouveler l’expérience de vacances en amoureux.
Cléo serait, deux ans plus tard, totalement autonome. En conséquence, ils s’étaient juré de mordre à pleines dents dans une seconde vie de couple. Juliette, de son côté, avait fait promettre à Marco, dans ce moment de grâce, d’être plus impliqué dans la tenue de leur maison. Marco l’avait taquiné :
— Oki, mais tu assures le devoir conjugal !
Juliette avait ri aux éclats, lui répondant du tac au tac :
— Eh mon vieux, ça n’existe plus ton truc, faut te mettre à la page !
Elle l’avait embrassé, provoquant un effet d’élévation sur la partie la plus légère de l’anatomie de Marco, qui n’était pas son cerveau. En retour, la main de son époux avait caressé la cuisse déjà dorée par le printemps de la cité phocéenne ; la chair de poule avait parcouru la totalité de l’épiderme de Juliette, valorisé par un bikini.
Hélas, le sablier avait égrené trop vite sa matière, contrariant le désir de prolonger ces préliminaires dans le confort de leur chambre.
Au départ de leur expédition, les flots de véhicules s’étaient ouverts devant le capot de la voiture d’Amenadiel, à l’instar de ceux de la mer Rouge devant Moïse. Le Range Rover série SV, à l’intérieur cossu, tout en cuir et marqueterie, exhalait encore la fraîcheur de sa sortie d’usine. Juliette s’était demandé comment un employé de la Bibliotheca Alexandrina pouvait faire preuve d’une telle prodigalité, bien qu’il occupât, sans nul doute, une fonction supérieure. Ses émoluments suffisaient à assurer un train de vie aussi dispendieux, vraiment ?
Elle, privée du revenu de Marco et des largesses de ses beaux-parents, n’aurait jamais pu loger à la « Belle Dame », sans même évoquer l’onéreuse escapade qu’ils étaient en train d’effectuer. Tout en devisant avec leur conducteur, elle avait songé que cette affaire n’était pas catholique, qu’elle exhalait le soufre plutôt que l’encens. Toutefois, sa curiosité était trop forte pour qu’elle laissât passer l’occasion de tutoyer l’Histoire avec un grand H. Et puis, avec Marco à ses côtés, elle se sentait en sécurité.
Les chapelles d’Osiris et Isis
Dire que le complexe de Magna Taposiris avait dû être majestueux tenait de l’euphémisme le plus insolent. Rien que par la superficie couverte au sol, il l’était toujours. Moins connu des touristes que les sanctuaires de Karnak ou d’Abydos, sa proximité avec la capitale des souverains ptolémaïques, son modèle d’architecture croisant lignes pharaoniques, inspirations helléniques mâtinées de rigueur romaine, en faisait un incontournable pour qui se spécialisait dans cette période de l’histoire des civilisations méditerranéennes.
Le groupe de trois, muni de sacs à dos contenant torche, pulls et autres accessoires nécessaires à l’exploration du puits d’accès à la niche où avait été trouvé le rouleau de papyrus, pénétra dans la vaste enceinte en enjambant des éboulis. Des deux temples, le principal consacré à Osiris et le secondaire dédié à Isis, seuls subsistaient des débris éparpillés, spectateurs muets d’un passé effondré. Et pour qui ne savait extrapoler ni lire entre ceux-ci, ces tas de cailloux ne pouvaient rendre le faste d’antan de ce centre à la fois religieux et politique.
Amenadiel les dirigeait avec assurance entre les différents pans de murs, les crevasses et les excavations archéologiques. Parvenus à la hauteur d’un monticule d’aspect similaire à ceux qu’ils avaient déjà dépassés, il leur indiqua qu’il faudrait descendre dans le trou. Il alluma le moteur du monte-charge, se saisit de la commande, et prit place en premier dans le panier. Arrivé à environ trois mètres plus bas, il le renvoya ; Juliette puis Marco le rejoignirent.
Les ténèbres les étreignirent. Seuls les trois halos des lampes éclairaient cet antique puits d’accès.
Ils avançaient péniblement. : vingt pas, puis cinquante, puis cent, têtes et dos courbés dans une atmosphère confinée, surchauffée par l’ardeur du soleil qui avait écrasé cette journée.
Dans le sillage de leur guide, qui n’avait pas l’air incommodé le moins du monde, les époux, la respiration courte, aboutirent à une salle carrée, aux dimensions moyennes, excavée à même la pierre ; les parements décoratifs s’étaient délavés, les années avaient emporté la magie de leurs couleurs, la finesse de leurs dessins. Juliette et Marco, à bout de souffle, observèrent autour d’eux, cherchant à capturer l’essence du lieu.
C’est alors que Thot se mit à luire, puis à scintiller, tandis que Juliette et Marco se sentirent aspirés par le vide, comme happés hors de leur corps ; leurs esprits s’enfoncèrent en des temps incertains, qui étaient autant de corridors aveugles.
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Ainsi meurent les empires
Le spectre de l’ogre romain planait sur les derniers jours de l’Égypte, prêt à l’engloutir. Le déclin étirait sa noirceur au-dessus de la résidence royale d’Alexandrie. Parfum de myrrhe et odeur de cendres flottaient dans l’air embrumé. Les ombres des statues s’allongeaient dans les couloirs du palais, s’étalant en flaques opaques sur les mosaïques. Au-delà de son mur d’enceinte, la population de la cité craignait de respirer. Les vagues de la Méditerranée, elles-mêmes, clapotaient contre les fondations du Pharos, dont l’œil lumineux, frôlant le firmament, refusait de s’éteindre malgré la catastrophe qui allait assurément s’abattre sur les habitants, qu’ils fussent nobles ou servants.
Le vent du désert portait déjà la rumeur des légions d’Octave. En prêtant l’oreille, on aurait presque perçu les harangues des centurions menant hommes et bêtes à marche forcée, tendus par deux objectifs : prendre possession de la fleur de l’Égypte et exécuter celui qui avait été leur consul.
Mais là, au creux d’un sanctuaire de pierre, d’or et de faïence lapis-lazuli, le temps se suspendit l’espace d’une brève nuit, comme si Osiris et Isis en personne, pour un instant, étaient devenus les complices des amants, avant que le souffle d’Anubis n’éteignît à jamais leur lumière terrestre.
Juliette était perdue, elle aurait voulu agir. Elle se débattait mentalement dans un corps dont elle sentait qu’il ne lui appartenait pas. Une onde calmante l’atteignit, une voix la berça, lui glissa cette pensée : « laisse-toi faire, tu verras, tout ira pour le mieux. »
Elle s’interrogea : « Où se trouvait Marco ?» Cette nouvelle vaguelette d’anxiété disparut dans une mer de tranquillité.
Cléopâtre avançait, pieds nus, la silhouette drapée d’une étoffe éthérée à la royale pigmentation. Les filaments de sa perruque tombaient sur ses épaules, en une rivière couleur du Styx. Elle franchit le seuil, s’approcha, fantôme dans l’obscurité. Elle s’arrêta à quelques pas et fit face à la figure humaine, puissante, affalée sur un haut fauteuil recouvert de feuilles d’or pur, placé à côté de son propre siège. Dans la pénombre, elle aperçut la lourde tête affaissée sur un poitrail massif. La forme était vêtue d’une tunique à la couleur identique à la sienne, maculée de taches à peine plus sombres. Du vin ? Du sang ?
Marco se sentait prisonnier d’une peine qui lui était étrangère, dans un lieu qu’il ne reconnaissait pas. Il lui semblait qu’il butait contre les barreaux d’une cage mentale. Une voix, suprême, divine, lui enjoignit de demeurer dans cette enveloppe de muscles et d’os qui n’était pas la sienne, l’exhorta au calme.
Au sein de la vaste salle de réception, les feux se mouraient dans les lampes à huile et les lanternes. Leurs lueurs agonisantes venaient périr sur un glaive à la poignée crasseuse, sur la pourpre froissée d’un long manteau dont on pouvait discerner la fibule ouvragée. Des amphores cassées jonchaient le sol, leur nectar répandu en coulées sirupeuses, coagulées. Les danseurs et danseuses, les prostitués mâles ou féminines, les esclaves, tous avaient déserté l’orgie, copie funèbre de celles qui, tout juste une année auparavant, avaient rempli les lieux de rires, de cris d’extase, satisfaisant les appétits charnels des deux souverains, en ce temps où ils étaient l’Isis et l’Osiris incarnés sur la terre fécondée par le Nil.
Lorsque Cléopâtre vint se placer devant lui, Marc Antoine ne leva pas la tête. Ne le pouvait-il ? Ou ne le voulait-il ?
Il retenait, comme portant entre ses mains toute la coulpe de l’humanité, une coupe ciselée, vidée du liquide qui séchait sur sa tunique martyrisée, les yeux perdus dans un gouffre intérieur où honte, colère et remords s’entredéchiraient, se mordant tels les chiens enragés de Pluton.
Marco aurait souhaité hurler, il sentait le désespoir fondre sur son âme. Et de nouveau, une pichenette de bien-être sur son esprit lui intima la sérénité, suivie d’un ordre, non dénué de bienveillance : « Contente-toi d’observer, de ressentir. »
Sur la face de l’ancien général, de celui qui avait succombé au cours des Ides de Mars, la fatigue avait creusé d’abyssaux sillons et, pourtant, lorsque la fleur de l’Égypte se pencha vers lui, elle reconnut dans le dessin vigoureux de la mâchoire, dans le volume des biceps, le noueux des cuisses, la force du conquérant d’antan qui, avant la débâcle d’Actium, avait été bien plus que son allié le plus fidèle.
Elle hésita, puis posa une main sur son épaule.
Le colosse courbé tressaillit, sortit de sa léthargie.
Elle le dévisagea, il envisagea ce profil qui avait empli ses jours et ses nuits, qui l’avait porté vers une gloire qu’il n’aurait jamais cru pouvoir tutoyer.
Lui, le fidèle de Caius Julius Caesar, l’ami de la plèbe, l’ennemi des ascètes, lui qui n’aimait que les chants des fêtes, la chair voluptueuse des hommes et des femmes, les fracas des armes, avait épousé la cause de ce soleil lagide. Et, tel Icare, il s’était brûlé les ailes dans l’ivresse de l’envol vers un pouvoir qu’il aurait voulu absolu, afin le déposer aux pieds de celle que tous vénéraient à l’égal d’une déesse.
Comme tout chef à l’apogée de sa puissance, il s’était imaginé que leurs deux jumeaux, Alexandre Helios et Cléopâtre Séléné1 ainsi que leur troisième-né Ptolémée Philadelphe2 honoreraient son souvenir sur l’autel des Lares3. Il savait désormais qu’il n’en serait rien, qu’Octave, avec l’aval des Sénateurs, des toutous qui lui léchaient le cul, prononcerait, bientôt, l’ignominieuse sentence de la damnatio memoriae4.
Pour celui qui triompha de Vercingétorix, de Pompée le Grand, ainsi que des coalisés Brutus et Cassius, meurtriers de son maître et ami, quel plus funeste sort que celui de ne perdurer au fil des siècles que sous les contours d’un paria, d’un ennemi de son pays ? Alors même qu’il avait tenu entre ses larges paumes le destin de Rome, ainsi que les rênes d’un fragment de l’empire d’Alexandre le Grand.
Silence pour silence, les deux âmes orgueilleuses se sondèrent, se jaugèrent, se couvrirent de reproches. Puis soudain, le passé ne revêtit plus d’importance. En cette nuit où la Stella fallax 5 rayonnait de son éclat morbide sur les hauts murs qui n’abritaient plus que les ombres des divinités les ayant hébergés, Cléopâtre et Marc Antoine se dépouillèrent de leur apparat. Ils n’étaient plus cette reine ni ce général, ils n’étaient plus les vaincus du golfe d’Ambracie. Deux chairs seulement, quêtant les derniers instants de vie.
Marc Antoine trouva le courage de tourner le regard vers celle qui était sa femme devant hommes et dieux.
Elle effleura sa peau, traça du bout des doigts la cicatrice qui zébrait son épiderme bruni, de sa tempe à sa joue, souvenir de la lance d’un barbare germain. Il ferma les paupières, s’abandonna à la caresse.
— Pourquoi es-tu venue ?
— Parce que je ne sais vivre sans toi.
— Il le faudra bien pourtant. Tu dois vivre, Cléopâtre Théa Philopator. Pour être un monstre sans cœur, cette misérable chose, Octave, qui se fait appeler fils de César, n’en est pas moins habile stratège. Il ne peut ignorer que sans toi, l’Égypte, son précieux grenier à blé, risque de se révolter, et que ceux qui jadis m’encensaient, léchaient le sol sous mes pas et auraient bouffé la merde de mon cheval pour me contenter si je leur avais demandé, se retourneront contre lui s’il ne leur remplit pas la bidoche. Alors, oui, il te laissera régner. Et puis, comment ce cloporte pourrait-il ne pas admirer ta beauté, ne pas y succomber ?
Il rit, d’un éclat sec, sans joie, amer. Avant qu’elle ne pût rétorquer, il poursuivit, déversant sa haine non pas contre les autres, mais contre lui, lui qui avait failli à son serment de la protéger.
— Oui, tu es l’âme de ce pays. Comment ce perverti cupide pourrait-il ne pas le voir ? Même le stupide que je suis s’en est aperçu.
Juliette crut en cet instant que son cœur allait céder, enfin, c’est ce qui lui sembla. Le tourment du corps duquel elle se trouvait séquestrée reflétait l’état d’esprit de la femme dont elle avait investi l’essence.
D’un côté, la reine ne voulait pas trahir Marc Antoine. Il était certain que, d’ici quelques heures, avec pour compagnon d’office Lucius Vorenus, dernier des sincères, qui se tenait en retrait, muet, derrière une colonne, il se donnerait la mort à la manière d’un fils de la louve : dans l’honneur, par le glaive — qu’il fû celui de son ennemi, d’un ami ou le sien.
D’un autre côté, elle se devait à son peuple, à la légende de ses ancêtres, et elle se le devait à elle-même. La reine qui avait couché avec César sans affection, duquel elle avait eu un garçon dans le but de s’assurer de sa protection, la sublime souveraine qui avait assujetti ce Marc Antoine, descendant d’une famille plébéienne romaine à l’anoblissement récent, mais avait fini par succomber à sa virilité, avait l’obligation de perdurer.
Elle le lui avait promis, non pour elle, mais pour leur peuple, pour garantir la sauvegarde de leur progéniture et celle de tous les enfants issus du fleuve nourricier, dont elle restait l’unique réceptacle sacré.
Et puis, une fois que Césarion6 serait en âge de lui succéder, qu’elle sentirait le souffle d’Anubis glisser sur sa nuque, elle rejoindrait son bien-aimé dans la chambre souterraine secrète dont elle avait organisé l’aménagement, sous l’entrée de la chapelle dédiée à Isis, dans le sanctuaire de Magna Taposiris.
Liés l’un à l’autre pour le reste de l’éternité, ils reposeraient en paix.
Éros et Thanatos
Les cils battirent, les larmes coulèrent sur ses joues aux nuances d’ocre solaire. La perruque de cérémonie tomba, la robe couleur de sang chut. Elle se découvrit, nue dans sa pureté primordiale.
Marc Antoine l’attira à lui, avide de se réfugier dans son mystère. Les bouches se cherchèrent, se trouvèrent, s’affrontèrent, s’embrassant, se capturant, dans des étreintes où la tendresse se fardait de rage. Ils flétrirent leur chair, nuque, et leurs seins, mamelons, affamés l’un de l’autre. Puis le courroux, la rancœur laissèrent place à ce qui avait été : l’amour, la fusion, la passion.
La vaste salle s’emplit d’un souffle nouveau. Éros lui-même présida à cette dernière alliance. Elle était Gaïa, source de toute vie ; il était Ouranos, le ciel étoilé, père des Titans. Sa lance la pénétra rudement. Sans ménagement, elle empala le calice, l’éperonna pour se baigner en sa chaleur. Les eaux inondèrent le phallus qui n’était plus que vigueur. Les flots onctueux le portèrent toujours plus profondément, toujours plus avant, dans l’anfractuosité sacrée, malmenée, béante, qu’il pilonnait de sa fureur éperdue.
Les mains imprimaient, elles aussi, leurs marques dans les reliefs. Les doigts dessinaient des sentiers brûlants sur les flancs, les cuisses, les fessiers.
Le général s’engageait toujours plus loin, éveillant en la reine une sève nouvelle, un incendie qui calcinait la totalité de son être. Gaïa vibrait sous cette présence, s’ouvrant à lui comme une fleur nocturne sous l’assaut de la trompe d’un bombyx. Leurs matières, embrasées, chantaient une mélopée mêlant en un crescendo notes de douleur et de plaisir. La vie et la mort se mariaient dans un vacarme sinistre.
Dehors, dans les ténèbres, l’ombre d’Anubis rôdait. Mais le chacal noir dut attendre pour procéder à la pesée de l’âme du vaincu, différée par la puissance des enlacements. Ils s’éreintèrent ainsi, pour le reste de la nuit, à la lisière du néant, défiant les dieux, défiant Octave, défiant les Parques qui déjà avaient filé l’heure de leur trépas.
Les corps se quittèrent. Tumultueuses, les larmes d’amour qui ruisselaient le long des cuisses de Cléopâtre proclamaient que le vivant triompherait de la malédiction.
Ce n’était qu’un répit, l’ivresse les reprit. Les atomes s’entrechoquèrent, par devant, par-derrière, encore et encore. Leurs hurlements de jouissance comblèrent le vide de l’espace déserté. Voraces, inassouvis, paroxystiques, ils se projetaient l’un contre l’autre, l’un dans l’autre, comme si chaque secousse, chaque embrassade pouvait exorciser la fin qui cheminait, sûre de son fait, inéluctable. Leurs ébats firent rage, devinrent colère, tendresse, désespoir. Enfin, la chair accablée, ensanglantée, trempée, Isis et Osiris, tremblants, durent abandonner, exténués.
L’aube trouva enlacées deux coquilles vidées de leur substance. Cette nuit-là, volupté et mort s’étaient confondues. Les multiples extases s’étaient révélées autant de conjurations, de défis à l’irrémédiable.
Alors, Marc Antoine prononça à l’oreille de celle qui, bientôt, le quitterait pour voguer vers un avenir des plus incertains et dont il ne ferait pas partie, son oraison funèbre :
« Quand Charon m’emportera
Dans le tourbillon du Styx,
Qu’il ira
Me déposer solitaire
Sur les rives stériles,
Je scanderai ton nom.
Tu fus, tu es, tu seras.
Que je sois ici ou là-bas,
Rien jamais ne nous séparera,
Ni ne le pourra.
Un jour, je lèverai les yeux vers les cieux
Et je verrai une lumière qui m’appellera.
Elle brillera plus haut et plus fort que
Jamais le phare ne le pourra.
Cette lumière, ce sera la tienne,
Elle m’appellera
Alors, nous nous retrouverons
Dans les cieux,
J’échapperai à ces terres décharnées,
Je te rejoindrai
Nous serons, à nouveau, Isis et Osiris,
Mâle et femelle à jamais fusionnant,
Pour nourrir la terre qui nous vit naître
Et assurer la survie de nos descendants.
Les étoiles seront les témoins de nos enlacements,
Alors, je te le jure, ma souveraine,
Dans ce temps qui n’existe pas, mais qui sera,
L’éternité aura ton regard. »
Le cobra royal se releva, se tourna vers le lion anéanti, grelottant sur le pavement glacé. Il contempla le gisant dans cet espace-temps, ultime refuge de ceux dont les âmes avaient fusionné, porteuses de la certitude d’une séparation inscrite au cœur de Kemet7.
Cléopâtre s’en fut comme elle était venue.
La reine, en cet instant, ignorait qu’un aspic assassin remplacerait bientôt les lèvres de son amant sur son sein, et que les crocs chargés de venin accompagneraient les derniers battements de son cœur.
Juliette se sentit ravagée, arrachée à l’enveloppe corporelle. Elle perdit pied. Marco fut à son tour extirpé de sa conque, qui flambait de douleur.
Et puis, vinrent le vide, l’oubli…
Notes:
1 Respectivement le soleil et la lune
2 Qui aime son frère
3 L’autel des Lares familiaux est un petit sanctuaire domestique dans la maison romaine, dédié aux Lares, divinités protectrices du foyer et de la famille.
4 Littéralement condamnation à l’oubli, acte qui consiste à effacer le nom, les images et les mentions des bâtiments et publications officielles.
5 Etoile trompeuse, mensongère par extension de mauvais augure
6 Fils de César et Cléopâtre
7 Les anciens Égyptiens appelaient leur terre Kemet (km.t), ce qui signifie « la Terre noire ».
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Disponible jeudi 21 août
Alexandrie. Dimanche, aux environs de neuf heures et suivantes. Le septième jour.
Petite mort
Deux âmes gisaient côte à côte. L’homme avait passé un de ses avant-bras au-dessus de l’épaule de sa compagne. Une de ses paumes englobait le sein gauche, dénudé. Le phallus, en cet instant peu développé, s’était logé au creux de la matrice. Une turgescence probablement provoquée par une pulsion de survie. Le phénomène avait été régulièrement constaté chez de nombreux sujets au moment de leur rencontre avec la grande faucheuse.
La femelle fut la première à ouvrir les yeux, un martèlement sourd pilonnant sa boîte crânienne. Prenant conscience de la pénétration, elle tenta instinctivement de se dégager, mais le mâle resserra son étreinte. Dans un réflexe qu’on pourrait qualifier d’inné, il imprima à son bassin des mouvements d’avant en arrière, puis d’arrière en avant.
Dans les vapes, elle commença par lutter contre ce corps étranger, serpent lové en son sein. Puis, des bribes de souvenirs affluèrent. Elle était
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