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Ondine de Giraudoux : une méditation sur l’amour et ses tourments

En bref :  

Les points d’intérêt : pièce de théâtre, amour, Jean Giraudoux, avis lecture, écrivain français, vingtième siècle. 

Résumé : Laurent Ducastel livre, ici, une méditation sensible sur l’œuvre de Jean Giraudoux : « Ondine ». Il vous narre cette histoire où l’amour se métaphorise en rivière dont la source limpide se trouble au fil du récit. À travers le souvenir d’une lecture nocturne, l’auteur résident du Désir Éditions se rappelle l’effet qu’eut sur lui, la rencontre foudroyante entre la nymphe et le chevalier Hans, issus de deux univers que tout sépare, réunis par la passion le temps d’un fugace éblouissement.  

Une impression de lecture d’un conte de fées adapté en pièce de théâtre dans laquelle naïveté et réalité se télescopent.   

L’auteur de « L’Oiseau de Feu » se remémore cette rencontre littéraire qui marqua son âme de post-adolescent.  

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Homme en costard face à la terre.

« Ondine », de Jean Giraudoux : une impression de lecture par Laurent Ducastel 

Jean Giraudoux, né le 29 octobre 1882 à Bellac, dans le Limousin, et disparu à Paris le 31 janvier 1944, fut un écrivain et diplomate français au destin aussi lumineux que tourmenté. Brillant étudiant à l’École normale supérieure, il s’ouvre à la culture allemande et traverse la Première Guerre mondiale comme soldat décoré, marqué à jamais par l’expérience du front. Après la guerre, il mène une double carrière, naviguant entre la diplomatie et la littérature, tout en portant un regard aiguisé sur le monde, ses drames et ses illusions. 

Son œuvre, à la fois romanesque et théâtrale, s’épanouit dans l’entre-deux-guerres, à l’ombre de son amitié avec Louis Jouvet, qui mettra en scène ses pièces les plus célèbres. D’une plume exquise, Giraudoux réinvente les mythes antiques, mêlant fantaisie poétique, ironie mordante et gravité, pour ne citer que les plus connus : « Amphitryon 38 », « La guerre de Troie n’aura pas lieu » ou encore « Électre ». Giraudoux atteint un sommet, mariant grâce et spleen romantique avec « Ondine », offrant au spectateur ou au lecteur trois actes aussi féeriques que tragiques, ou quand la pureté d’une âme amoureuse se confronte à la brutalité des contingences du réel. 

L’auteur nous transmet un panel d’œuvres d’orfèvrerie linguistique, inventive quand bien même il s’inspire d’histoire inscrite, depuis des millénaires, au patrimoine de la littérature mondiale. Son legs oscille entre farce et sublime, légèreté et profondeur. L’écrivain laisse une empreinte indélébile sur le paysage littéraire français par son éclatante modernité à la fois de style et de propos.  

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Jean Giraudoux Ondine et l’amour : une découverte littéraire au fil de l’eau 

Je devais avoir dix-huit ou dix-neuf ans, mes pas me conduisirent sur les quais de la Seine et les étals alléchants des bouquinistes. Mon regard fut attiré par un minuscule volume, coincé entre deux pavés : « Guerre et Paix » et « La Chartreuse de Parme ».   

C’était un livre de poche de couleur crème, d’allure passablement usée, une illustration naïve : la gracile silhouette d’une jeune fille à la chevelure blonde déployée, flottant dans une eau bleutée ornait, la couverture. Je le feuilletais, certaines pages étaient cornées, je tombais en arrêt sur cette réplique soulignée au crayon de papier : « Nous sommes chez les humains. Que je sois malheureuse ne prouve pas que je ne sois pas heureuse. » 

Le nom de l’auteur ne m’était pas inconnu. 

Un contexte historique troublé qui en appelle aux éclairages 

Alors que j’étais élève de première, j’avais absorbé avec grand plaisir la lecture, pourtant imposée, de « La guerre de Troie n’aura pas lieu ». 

La pièce, jouée pour la première fois en 1935, à travers la réinterprétation d’une histoire légendaire, dénonçait l’inéluctabilité d’un affrontement entre la France et le régime hitlérien. Jean Giraudoux faisait partie des personnalités, peut-être en raison de son grade élevé au ministère des Affaires étrangères, qui ne nourrissaient plus d’illusion quant à la possibilité d’un accord avec l’État nazi. 

Pour ceux d’entre vous qui ne connaîtraient pas cette œuvre, on peut la voir comme un prequel à l’Iliade, un fervent plaidoyer en faveur de la paix : l’action se déroule alors que la flotte d’Agamemnon vient de mouiller l’ancre devant Troie et qu’Achille, Hector, Ulysse prennent place parmi les héros mythologiques.  

Jean Giraudoux, tout au long de ces trois actes, dénonce l’inanité, la stérilité des affrontements entre les nations et la fatalité de l’ivresse du pouvoir de leurs dirigeants, qui brandissent la guerre comme unique recours. 

Si ce grand admirateur de Jean Racine s’inspire des règles de composition des tragédies, il innove par des répliques qui n’oublient jamais de tirer un sourire, même s’il est le plus souvent en coin, à ses lecteurs ou aux spectateurs. 

Variant rythme et ton dans un déploiement de stances qui alternent l’élégance du style classique, le mordant humoristique et la poétique helléniste, cette pièce dépeint toute la gamme des sentiments que l’on peut éprouver en pareille situation : incrédulité, gravité, ironie, tristesse, jusqu’au-boutisme. 

Cette œuvre offre un éclairage qui, remis dans le contexte, est criant de vérité sur l’impossibilité d’arrêter le cours de l’Histoire lorsque les hommes refusent d’entendre raison, et sur la solitude de ceux et celles qui, comme Cassandre, sont atteints de la malédiction de la clairvoyance. 

Et pour se clore par une amère conclusion : la Fatalité est invincible, quand elle est cornaquée par l’aveuglement des humains.   

Ondine : au fil de l’eau et des mots 

Pour en revenir à « Ondine », lorsque je pris entre mes mains ces cent soixante et quelques pages et que je les parcourus brièvement, je m’attendais, je ne sais pourquoi, à une fantaisie aquatique, une bluette romantique à déguster en toute légèreté, bien que la préface signalât que cette pièce avait été écrite en 1939, à la veille de l’amorce du deuxième conflit mondial.  

Pourtant, rien que le titre ruisselait déjà harmonieusement sur mes neurones, et ce fut ce qui m’incita à l’acheter. Ravi de mon acquisition, qui me coûta moins de deux francs, je l’emportai pour m’en délecter dès le soir même. 

Un verre de soda à portée de main, un bol de gâteaux apéritifs sur ma table de chevet, je m’allongeai sur mon lit : la veilleuse baignait les premières lignes de cette pièce en trois actes. Je plongeai dans cette histoire d’amour qui devait son intrigue à une légende issue des temps païens. 

À la croisée des mondes :  quand une nymphe rencontre un humain 

Jean Giraudoux puise son inspiration, pour base de l’intrigue, dans les brumes anciennes des légendes germaniques, lorsque l’eau, la forêt, les hommes et les êtres chimériques s’entrelaçaient dans le flot du quotidien. 

C’est ainsi que l’histoire se déploie au cœur de cette soirée, simpliste au premier abord : une naïade, être féerique, tombe amoureuse d’un jeune et beau chevalier, Hans, qui l’aime en retour. 

De la rencontre de ces deux êtres, aussi dissemblables que l’on puisse l’imaginer — l’éthérée face au terre-à-terre —, émerge une force primitive, une attraction dont l’évidence ne laisse aucune place au doute. 

Ondine, toute innocence, toute pureté, se donne à Hans dans des élans de sincérité désarmants, faisant fi, dans sa passion, des mises en garde, puis de la malédiction de son peuple qui pressent la douleur à venir.  

La thématique de l’aveuglement, d’ailleurs, n’est pas sans rappeler celle de l’exposition des prédictions funestes de Cassandre, qui, de mon avis, ne sont pas dons de clairvoyance surnaturels, mais bien les fruits de la récolte d’analyses psychologiques factuelles des parties en présence. 

Ondine et Hans : l’utopie d’aimer, au-delà de tout ce qui nous divise  

Hans, quant à lui, est immédiatement charmé, envoûté, mais l’auteur le présente rapidement limité par sa nature prosaïque, en totale contradiction avec l’immatérielle fille des sources. 

Ce qui me frappa, ce soir-là, ce fut la manière dont Giraudoux déroulait son récit entre féerie et tragédie. Les ondins, observateurs ironiques, quant à eux, n’ont de cesse de répéter que le monde des humains n’est pas conçu pour la pureté, l’absolu. 

Le jeune lecteur que j’étais, malgré la fin induite dès le début de cette histoire d’amour entre deux personnalités que tout sépare, souhaitait ardemment y croire. Croire que l’amour d’Ondine et de Hans, lumineux, extraordinaire, souverain, survivrait au fil des pages. 

Je déchantai. Comment pouvait-il en être autrement ? 

Jalousie, maladresse, incompréhension s’empilèrent et les promesses murmurées au bord de l’eau se fracassèrent contre la dureté du château, la méfiance des hommes, la présence de Bertha, l’ancienne fiancée, qui ramenait Hans vers la terre ferme, vers la réalité, vers le commun et le connu. 

Le style Giraudoux : entre poésie charmante et lucidité grinçante 

On ne peut évoquer « Ondine » sans s’arrêter sur le style de Jean Giraudoux, ce « pape des fous de mots oscillants entre le grotesque et le sublime ». 1 

Il est impensable de passer à côté de cette écriture, tout en finesse et en poésie, qui enveloppe chaque scène d’un voile d’irréalité, mêlant la grâce d’un conte féerique à la lucidité d’une tragédie. Le dramaturge excelle à faire jaillir d’une courte phrase : une émotion, voire un trouble, persistant bien au-delà du temps de lecture. 

Sa langue est ciselée, inventive, traversée d’images inattendues et de formules qui frappent par la justesse de la réflexion, et de l’à-propos. 

De plus, on ne peut que tomber amoureux d’Ondine, qui prend corps et esprit sous sa plume. Il a su procurer à cette figure elfique une véritable consistance, qui n’est pas sans accointance avec « La Petite sirène », conte écrit par Andersen. 

Toutefois, Ondine, pour être pure et dotée d’une forme de naïveté tout enfantine, n’est pas dénuée d’acuité.  

Ainsi lorsqu’elle expose ce dilemme cornélien : « Je suis comme une branche de saule, je ne peux pas vivre sans être dans l’eau, et je ne peux pas vivre sans être dans l’amour. »   

Ou encore lorsqu’elle formule son peu d’illusions sur la réalité des sentiments du preux :   

« Les hommes ne savent pas aimer. Ils ne savent qu’aimer l’amour. »   

Ou enfin dans son expression de l’éternelle dichotomie entre le verbe et l’action :   

« Il n’y a pas d’amour heureux, il n’y a que des preuves d’amour. »   

Cependant, sa lucidité se dilue dans les sentiments qu’elle n’envisage pas de réprimer. 

Et au-delà, l’auteur offre une réflexion sur la condition humaine, la recherche éperdue du bonheur, celle qu’on trouve dans la plénitude de la fusion de deux en un. Il soulève l’interrogation de la variabilité de nos élans de cœur, aussi éclatants qu’un verre de cristal et tout autant fragiles, pouvant se briser au moindre choc. 

D’une plume tour à tour légère ou grave, il a fait d’« Ondine » un rêve déchirant, une méditation sur l’impossibilité d’aimer sans se perdre. Une allégorie du courage de prendre ce risque, quand bien même on sait que la relation contient dans son germe la défloraison, le pourrissement, tant l’objet de notre passion n’est bien souvent qu’une création de nos propres projections sentimentales.  

Adieu Ondine, bonjour tristesse !  

Ce soir-là, le soda se réchauffa dans mon verre ; de même, le bol de gâteaux apéritifs demeura intact. Je fus littéralement engloutie par la grâce douloureuse d’Ondine, par des vérités aussi saumâtres que cruelles que l’auteur avait distillées tout au long des trois actes. 

Loin de la romance attendue, la pièce me délivra un message dont je ne connaissais pas encore le goût, comparable à celui d’une terre brûlée, et que j’expérimenterais des années plus tard : celui de l’échec d’amour. 

Quand je refermai le livre, il était plus de minuit ; je l’avais lu d’une traite, en état d’immersion totale. 

J’ai dévoré l’ouvrage jusqu’à la dernière et ultime ligne de l’histoire : « Et puis… il n’y a plus rien. » 

Je demeurai allongé, le regard perdu dans la pénombre, habité par un indicible sentiment de tristesse qui broya mon âme. J’avais bien affronté quelques désillusions d’amourettes, mais la torture de l’évaporation de la passion, jamais. 

Quelque part au fond de moi, contre toute raison logique, j’avais espéré qu’Ondine n’échouerait pas et qu’en aimant de toute la force de son âme, l’homme lui resterait, que leur amour triompherait, envers et contre tout, et tous. 

Il perdure, encore aujourd’hui, les traces de cette pièce qui débute telle une rivière joyeuse, prenant sa source dans le cœur palpitant de deux êtres se rencontrant, le cours bouillonnant de leur histoire finissant par se perdre dans le delta du temps, dans les contradictions des méandres de la vie. 

Au fond de ma mémoire, je conserve l’empreinte de cette malédiction : la dilution dans l’amer de nos souvenirs de ce qui aurait pu être et ne serait jamais. 

Splendeurs et misères de l’état amoureux 

Depuis cette lecture, une petite musique s’est installée dans mon esprit, lancinante, énervante, comme un refrain que j’ai peine à oblitérer : « Les histoires d’amour finissent mal, en général… » 

Et malgré cette mise en garde, je tombai dans ce piège tête baissée, quelques années plus tard. Amoureux fou puis amant brisé, suite au départ de ma belle.  

Jean Giraudoux offrit au post-adolescent que j’étais une seconde leçon, et si je n’en ai pas compris toute la portée ce jour-là, elle ricocha dans ma mémoire vers la quarantaine : qui n’a pas aimé n’a pas vécu ! 

On ne peut empêcher les élans de son cœur, même en connaissant d’avance la fragilité de toute histoire, l’éphémère des serments murmurés à la lisière des rêves, même si l’on sait que ces battements sauvages ne constituent que des fourvoiements. 

C’est là le message de la pièce : la grandeur dans l’acte d’aimer réside dans la conscience qu’on a de son pouvoir à tout briser, à tout dévaster, et dans notre choix d’y croire malgré tout, de s’y abandonner, ne serait-ce qu’un fugace moment. 

À quoi bon se protéger, se barricader, si c’est pour passer à côté de cette fièvre qui nous fait palpiter, vibrer ? 

Car, au fond, ce sont ces ardeurs, ces déchirures, qui forgent notre histoire et donnent du relief à notre petite vie, la plupart du temps empêtrée dans le sommeil du cours de notre quotidien. 

« On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux ; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière, et on se dit : j’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j’ai aimé. C’est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui. » Alfred de Musset. 

Paulo Coelho aurait eu cette expression qui résume à elle seule le tout : « Si vous trouvez que l’aventure est dangereuse, essayez la routine, elle est mortelle. »2 

Ainsi, aimer, c’est accepter, dès le départ, de se perdre, de perdre, mais c’est surtout oser se sentir vivant, dans toute acceptation de ce terme. 

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Notes :  

Consulter d’autres avis de lectures :  

« Ondine »  

Sources :  

La vie de Jean Giraudoux 

Analyse et décryptage de l’œuvre 

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