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La Cité des Arts et des Sciences, Valencia

Chapitre 11 d’une Histoire d’Amour Contemporaine : « L’Éternité aura ton regard »

Cette première version est une lecture offerte par Anarelle et Laurent Ducastel. Une publication sous forme de roman-feuilleton, du 1er juillet au 31 août 2025.

Vous pouvez retrouver l’avant-propos rédigé par les deux auteurs, qui ont travaillé en duo sur cette œuvre, ainsi que la table des matières des chapitres déjà parus, vous permettant de retourner à l’épisode de votre choix.

Prenez connaissance des temps forts de ce récit grâce à un récapitulatif audio des chapitres précédents accompagné d’une discussion sur les ressentis suscités par ce dernier épisode.

Ce podcast offre une synthèse des épisodes précédents ainsi qu’une analyse du style narratif, de l’histoire d’un couple contemporain apparemment ordinaire, mais dont le voyage se révèle riche en surprises.

Pour vous qui arrivez en cours de cette histoire, voici ce qui a précédé :

Prologue : Focus sur deux âmes sur lesquelles un Être Suprême misait tous ses espoirs pour refaire le plein du seul combustible lui permettant d’alimenter Sa Boule Bleue, l’Amour, et qui tentaient de fusionner dans un Grand Tout cosmique, sous son « œil » inquiet.

Le premier chapitre présentait la journée du lundi précédent, le premier jour où débuta cette aventure à la croisée du romanesque et du surnaturel. Juliette, écrasée par la charge mentale, et Marc-Antoine, absorbé par son travail, formaient un couple moderne, embourbé dans la routine du XXIᵉ siècle. Un soir, contre toute attente, Marco annonça un départ impromptu, un plane trip. La première destination du ménage : Vérone, où Juliette, dès la première nuit, se retrouva projetée — rêve énigmatique ou réalité parallèle ? — dans la peau de l’héroïne shakespearienne, rencontrant son futur mari, le Comte Pâris, son père, le Comte Capulet, ainsi que Roméo, qui ne resta pas sous le balcon et vint lui conter fleurette en sa chambre.

Au matin, il ne subsistait à Juliette que des vertiges mystérieux, et l’espoir d’une parenthèse joyeuse s’évanouit dans les tensions du tandem, engendrées par une visite touristique catastrophique de la Vérone moderne. Après cette journée d’orages, ce fut elle qui proposa une réconciliation.

Puis leur voyage les mena à Valencia. Marco se perdit en réflexions amères sur les symptômes que sont les liaisons extra-conjugales pour un couple battant de l’aile, tandis que Juliette, conservatrice dans un musée d’antiquité romaine, se réjouissait d’une rencontre inattendue avec une collègue espagnole souhaitant lui présenter une pièce archéologique inédite.

Animée par cette nouvelle, elle suggéra à son époux le rapprochement intime qu’il espérait depuis le début de leur aventure. C’est ainsi que la réconciliation charnelle fut bientôt suivie, après une journée où le duo se sépara pour vaquer aux occupations de chacun, d’une complicité retrouvée au cours d’une soirée où Juliette et Marco évoquèrent tour à tour Corneille, El Cid, Jimena, la femme de celui-ci, et dans laquelle s’invitèrent également Marc-Antoine et Cléopâtre.

Après Juliette, ce fut son époux qui subit à son tour une translation dans le passé, incarné en Rodrigo Diaz de Vivar, El Cid, au soir de sa vie. Le Campeador se remémorait, dans le chapitre précédent, ses batailles passées autant que son amour inaltérable — malgré ses infidélités au moins de corps si ce n’est de cœur, pour Doña Jimena — élevant à Marco, simple témoin de ce fragment d’histoire, que ni gloire ni conquêtes éphémères ne sauraient égaler la puissance d’une union qui engage l’âme tout entière.

Un nouvel épisode de cette première mouture du roman-feuilleton, proposé en bêta lecture sur notre site, va s’ouvrir dans ce chapitre 11, alors que le mystère s’épaissit à chaque ligne tracée par les deux auteurs, Anarelle et Laurent Ducastel.

Pourquoi les conjoints, l’un après l’autre, sont-ils précipités dans le passé ? Où ce voyage, Valencia, troisième ville d’Espagne en superficie et population, n’étant que la seconde étape, les conduira-t-il ? Autant de questions qui invitent le lecteur à poursuivre la lecture offerte de cette aventure dont l’épilogue sera publié jeudi 28 août 2025.

Résumé du chapitre 11 :

Que se cache-t-il derrière les réveils troublés des deux conjoints, à deux jours d’intervalle ? Comment connectent à Valencia les temporalités de l’histoire de l’humanité ?

Qui est ce mystérieux interlocuteur portant un fort étrange patronyme qui vient de contacter Juliette et sollicite une entrevue, en la bibliothèque d’Alexandrie, pour obtenir son avis sur une découverte archéologique ? Aussi suspecte qu’elle paraisse, cette trouvaille de fouille ne peut que titiller la curiosité de cette spécialiste de l’histoire romaine et des dernières heures de la République avant que l’ensemble des conquêtes des fils de la louve ne tombe sous la férule implacable d’Octave.

Entre, passé, présent, futur, le couple Guitamon se situe à l’orée d’un chemin qui les conduira d’étonnements en interrogations.

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La Cité des Arts et des Sciences, Valencia - Désir- Éditions

Valencia. Vendredi aux environs de huit heures trente et suivantes.

Ricochets temporels : Histoire, amour, destin et nausée

En ce cinquième et avant-dernier matin de congé des époux Guitamon, Juliette connut un réveil des plus violents.

La main de son mari agrippa soudain son biceps gauche, broyant chair et os, tandis qu’il poussait des gémissements d’homme affrontant la grande faucheuse en personne.

Surprise par cette attaque, alors qu’elle rêvait, souriante, bercée par quelques souvenirs heureux, elle se mit à hurler. Ensuite, se redressant sur son séant, elle tenta de se dégager par des secousses désespérées.

Son agresseur semblait captif d’un cauchemar, ainsi qu’en témoignaient ses paupières closes.

Luttant pour préserver l’intégrité de son bras, elle finit par gifler son époux de la main droite. L’étreinte de la large paume se relâcha enfin.

Les pupilles dilatées, nimbées d’un voile hallucinatoire, lèvres tremblantes, un filet de bave s’écoulant sur le menton, la peur, non la terreur, se lisait sur le mâle visage ; les joues tressaillaient sous l’emprise de spasmes nerveux. Juliette considéra, interloquée, son conjoint : un revenant ne lui aurait pas causé plus vive angoisse.

À demi éveillé, Marco balbutia des mots incohérents. Elle crut distinguer : « Jimena, corazón ». Puis, comme si elle avait chassé les visions morbides de son homme par l’éclat de son regard, celles-ci s’évanouirent.

La brute reprît conscience. Des mots essoufflés franchirent les lèvres desséchées qui, précédemment, déclinaient d’infernales torsions : « Juliette, je t’aime, ne me laisse jamais, jamais. »

Il la serra dans ses bras à l’étouffer. Sans un égard, courroux alimenté par la rudesse de l’enlacement, et l’âpreté de l’empoignement initial, elle le repoussa.

En effet, sur sa chair tendre, les quatre doigts avaient enraciné leur tyrannie côté face. Côté pile, le pouce avait imprimé une large tache, un dégradé sanguin s’étalant du pourpre sombre au bleu noirâtre.

À l’irritation première de la victime succéda bientôt une sourde inquiétude. Juliette s’interrogea : son mari partait-il en vrille ? Fallait-il appeler un médecin ? Elle lui palpa le front. Il était poisseux. Des mèches collées aux tempes dotaient l’agité d’une figure de noyé. Il la repoussa avec un brin d’agacement, confus d’avoir été surpris en flagrant délit de faiblesse, lui assurant qu’il se sentait déjà mieux. Afin de détendre l’atmosphère, il prit le parti d’en rire : « Tu sais, j’ai dû trop potasser hier. L’histoire et moi, ça fait deux. Mon cerveau s’est rebellé. »

Toutefois, lorsqu’il se redressa, sa tête se mit à tourner, le sol se déroba sous son premier pas. Il vacilla, évita l’effondrement d’extrême justesse et, contrairement à Juliette, qui, de retour des limbes de son étrange expérience dans la peau de la jeune Capulet, sans qu’elle en eût gardé conscience, deux matinées auparavant, il n’eut pas le temps d’atteindre la salle de bain, et rendit tripes et boyaux au pied de la vaste couche, sur le plancher en bois impeccablement ciré.

Suite à l’intervention d’une femme de chambre, à la gentillesse exemplaire, qui accueillit avec bienveillance les explications honteuses des époux, l’ordre revint, à la fois dans la chambre de luxe et dans l’enveloppe corporelle de Marco, qui transita sans plus d’accrocs de son état d’hébétude à celui, plus habituel, d’homme solide.

Tandis qu’il prenait une douche salutaire, Juliette, assise sur le lit, s’enfonça dans une réflexion intense. Il lui paraissait étrange qu’à deux jours d’intervalle, elle-même puis son mari subissent le même syndrome matinal, bien que l’état de Marco s’avérât plus grave : réminiscences confuses, vertiges, nausées…

Son époux sortit de la salle de bains, l’orage passé, dont seuls deux sillons préoccupés sur son front trahissaient encore la proximité.

Il était huit heures trente.

Les conjoints disposaient d’à peu près cinq heures à tuer avant de se rendre à l’aéroport, où ils s’enregistreraient pour un vol direct à destination de Borg El Arab.

Dialogue avec l’avenir : la cité radieuse

Le petit déjeuner avalé, ils partirent main dans la main vers une conception architecturale réconciliant Dame Nature, humanité, avenir.

Sous les feux du soleil1 d’un mois de juin à peine mature, mais déjà fort offensif, apparut fondée dans l’ancestral lit de la Turia, aujourd’hui dévié, la Ciudad de las Artes y las Ciencias2.

Juliette et Marco s’arrêtèrent au détour d’une allée serpentant au milieu d’une pelouse à la verdure presque incongrue dans l’aridité du pays valencien. La vue d’ensemble de cette émergence architecturale, qui aurait pu évoquer un décor directement issu d’un film de science-fiction, les stupéfia.

Cinq superstructures en béton, verre et acier présentaient des silhouettes d’albâtre et d’azur aux formes étonnantes, se découpant entre terre et cieux. Dissemblables, elles restaient néanmoins cohérentes par un style mêlant courbes et lignes droites, s’imbriquant harmonieusement.

Juliette se fit la réflexion que ces bâtiments, qui devaient tout à la technologie, à l’imaginaire et l’opiniâtreté humaine, ressemblaient à des squelettes de dinosaures, figés dans le temps, aux os blanchis par les millénaires passés et se prélassant dans les reflets des eaux miroitantes qui baignaient leurs fondations.

Les époux restèrent un long moment à échanger leurs impressions, détaillant chacun des éléments de la composition à l’aide d’un article de blog téléchargé sur le smartphone de Marco. L’auteur, un Français tombé amoureux de la cité et qui y vivait, partageait quelques informations ainsi que ses ressentis.

« Sous les regards aussi stupéfaits qu’hypnotisés des visiteurs qui accèdent à la Cité des Arts et des Sciences par un chemin serpentant au milieu d’une oasis verdoyante — un miracle, quand on connaît les chaleurs infernales qui règnent l’été en cette contrée — le rêve matérialisé de José María López Piñero, professeur d’histoire des sciences à l’Université de Valence, se déploie dans toute sa majesté.

Malgré les innombrables obstacles qui jalonnèrent son édification, elle se dresse tel un temple dédié à l’éducation et au savoir. La Generalitat Valenciana, et ce contre l’avis de nombreux détracteurs, en finança la majeure partie. De contraintes techniques en dépassements de coûts, la construction s’étala du début des années 1980 pour ne s’achever que fin 2009.

Et pour paraphraser Napoléon Ier, ici, à Valencia, “Impossible n’est pas Ibère” prend sa signification pleine et entière.

Par ses dimensions pharaoniques, ses lignes épurées et son symbolisme, ce complexe réunit sur cette terre divin et humain, évoquant un Karnak futuriste où esthétique et culture se mêlent.

Allégorie de la jonction entre passé, présent et avenir, le pont de l’Assut de l’Or, aérien et aux haubans suspendus, surplombe la radieuse cité.

Au cœur de ce temple, l’Hemisfèric, tel un œil colossal, scrute l’horizon et abrite quelques-uns des secrets de l’univers. À sa proximité immédiate, le Museo de las Ciencias Príncipe Felipe s’étire, suggérant la colonne vertébrale d’un être fantastique, vibrant au rythme des mystères de la vie et de la matière.

Se promener dans l’Umbracle, où des arches colorées et légères nouent au-dessus d’un jardin, canopée suspendue, refuge d’ombres et de clartés mêlées, c’est découvrir un univers végétal métamorphosé en sculpture vivante.

Le Palau de les Arts Reina Sofía s’élance vers le bleu, déployant ses ailes de béton ciselé, immaculé. L’Ágora, silhouette angulaire, s’ouvre telle une main tendue vers le futur, invitant au dialogue et à la rencontre.

Ainsi, ces géants urbains tissent une symphonie visuelle, un poème d’ombres et de matières où science, art et nature fusionnent.

Cette vision onirique, nous la devons à un architecte de génie, Santiago Calatrava Valls, natif de la région. Ses œuvres aux inspirations organico-futuristes parsèment le globe de leur originalité.

Alors, la modernité de ce vaste complexe, situé à la lisière d’une cité millénaire, peut apparaître déplacée, à l’instar de la pyramide de Pei dans la cour carrée du Louvre.

On peut cependant légitimement se demander s’il n’est pas le direct prolongement de sa richesse culturelle, qui s’inscrit dans notre temporalité et envisage le devenir.

Il suffit de visiter la Lonja de la Seda, joyau gothique ouvragé, ancien centre névralgique du commerce de la soie, véritable lien entre l’Asie, l’Occident et l’Orient, pour appréhender l’histoire d’une humanité en mouvement, désireuse d’interconnections.

Ou encore de se promener du côté du Palau de la Generalitat, siège ancestral du gouvernement valencien, témoignage de la puissance politique médiévale qui se poursuivit à la Renaissance.

Chacun de ces sites, passé ou présent, à sa manière, raconte l’histoire d’une cité millénaire qui fut, est, et espérons-le, sera toujours un lieu où se croisent connaissance et humanité. »

L’impression consécutive à la lecture se confirma dans l’esprit du couple qui, durant les cent et quelques vingt minutes suivantes, arpentèrent ce lieu propice à la méditation : une sorte de modélisation d’un avenir prometteur — pour peu que l’humain consacrât son génie à l’élévation plutôt qu’à l’automutilation.

Flânerie à la valencienne

Ils quittèrent à regret cette quiétude pour regagner le monde et son perpetuo mobile3, non sans s’être perdus une dernière fois dans la contemplation des jeux de lumière sur les ombrières.

Tout juste Marco adressa-t-il quelques mots à son épouse, tandis qu’ils déambulaient dans la ceinture verte qui avait remplacé un fleuve autrefois aussi turbulent que meurtrier.

Lui, le scientiste, le leader, lui confia, au moins pour la centième édition, son peu d’illusions quant à l’éventualité d’une société plus accordée : malgré toutes les connaissances accumulées au fil des siècles, l’humain s’acharnait à accélérer sa propre destruction.

Juliette, en docte historienne, maugréa contre l’oubli coupable des civilisations du cycle de la vie, aussi immuable que celui des individus qui les bâtissaient, cycle qu’elle résuma en cinq temps : naissance, croissance, apogée, déliquescence, et enfin dislocation.

Ils retournèrent sur leurs pas, songeurs, regagnant la vieille cité. Flânant, ils respirèrent la tranquillité à l’ombre des immeubles au charme éclectique, grignotant un bocadillo4 dans le quartier bohème-chic de Russafa. Passant par le chemin des écoliers, ils levèrent le nez pour se rassasier des façades colorées et balcons en fer forgé tarabiscoté, se promettant de revenir explorer cette cité, véritable caverne d’Alibaba architecturale, à l’occasion, quand il se pourrait.

Alors qu’ils rentraient à l’hôtel pour récupérer leurs bagages, Juliette sortit son portable de son sac.

Chaque jour, Cléo lui envoyait un SMS à treize heures tapantes, une exigence que sa mère avait formulée au moment de partir et que l’adolescente respectait scrupuleusement. Ce choix d’heure n’était pas anodin : avant cela, Cléo n’aurait pas encore émergé, et après, elle se serait évaporée, se prélassant probablement dans quelque calanque ou sur le bateau d’un ami, au large du château d’If, avant de se rendre, passé onze heures, dans une discothèque à la mode.

Marco, quant à lui, téléphonait chaque soir à sa mère pour s’assurer que tout allait bien. Jusque-là, leur fille s’était comportée de façon exemplaire, du moins si l’on pouvait accorder crédit aux garanties de Salomé.

Quand histoire biblique et Égypte antique fusionnent en un être énigmatique

Au moment de répondre au message de sa progéniture, la notification d’un contact inconnu s’afficha sur l’écran du smartphone de Juliette. Le contenu était pour le moins inattendu :

« Bonjour, Madame Guitamon, j’ai eu votre numéro par l’intermédiaire de madame Faure. Je me présente, Amenadiel Thot, l’un des chargés de collection de la nouvelle bibliothèque d’Alexandrie. Votre assistante a vérifié mon profil, voici le lien. Elle m’a également avisé que vous y seriez demain pour un court séjour et cela tombe bien, car je désirerais vous entretenir d’un ouvrage qui vient d’être découvert : les annales du prétorien Lucius Vorenus5, qui aurait été selon toute probabilité l’un des plus proches préfets de Marc Antoine. Je pense que cela pourrait vous intéresser. N’hésitez pas à me rappeler si vous souhaitez plus d’informations. »

Juliette, qui ne croyait ni aux prodiges ni aux coïncidences, tiqua à la vue de la teneur du texto.

Après la réapparition du tétradrachme comme par magie, voilà maintenant que ce manuscrit faisait surface. De plus, il provenait d’un personnage que l’Histoire avait relégué aux oubliettes, et dont elle n’avait jamais entendu parler, pas plus que du nom de cet étrange expert qui la contactait.

Elle vérifia rapidement auprès de son assistante, qui s’excusa d’avoir communiqué son numéro privé sans son approbation à un parfait inconnu, arguant qu’elle s’était sentie, en quelque sorte, obligée, sans qu’elle en conçût la raison, de le lui transmettre.

Juliette s’empressa alors d’ausculter le pédigrée de cet homme au prénom emprunté au premier ange créé par Dieu selon les saintes Écritures, et dont le nom de famille avait tout l’air d’une plaisanterie, puisqu’il faisait référence à une antique divinité de la sagesse et du savoir, membre de la fratrie du panthéon égyptien. Dans le même temps, ce patronyme l’attirait, l’aura de mystère qui l’entourait titillait sa curiosité et, devant une nouvelle énigme proposée, elle se montrait sans résistance.

Sous l’œil suspicieux de son mari, elle cliqua sur le lien qui la conduisit vers le répertoire du personnel de la bibliothèque. Ses pupilles se firent loupes lorsqu’elles examinèrent l’intérieur de la vignette ronde qui encerclait le profil princier d’un nubien, au regard perspicace. Elle aurait plutôt imaginé une face blanche au long nez, plus proche de la matérialisation humaine de l’Ibis sacré.

Congrès, parutions prestigieuses, colloques à travers la planète, elle scanna chacune des références proposées sur la présentation du chercheur. Tout avait l’accent de la vérité.

Cependant, elle n’avait jamais entendu parler ni de lui ni d’aucun de ces travaux alors qu’elle-même était une des sommités de la civilisation romaine, des dernières heures de la république, juste avant qu’Auguste ne la maintînt sous son implacable férule.

C’était presque trop beau pour être vrai. Elle fit part de ses interrogations à Marco qui tentait une micro sieste assis sur un des nombreux bancs communautaires ombragés, encourageant le repos des vieux, des jeunes, et les papotages entre générations. Pour ainsi dire, il bayait aux corneilles.

En cet instant, Juliette doutait, doutait réellement que ce document, apparu comme par miracle, pût être authentique.

Son mari, au fait de sa nature, lui répondit : « Dans le doute, ne t’abstiens pas. Alors, va vérifier sur place, c’est l’affaire d’une heure tout au plus. Sinon, tu ne vas pas arrêter de cogiter. Donc, soit. »

Il est à noter que Juliette Guitamon, née Lepucat, avait été dotée dès sa prime enfance d’une soif d’apprendre insatiable. Sa mère, helléniste renommée, lui avait conté, dès le berceau, les mythes et légendes de la Grèce antique. Puis, son père, directeur de lycée, avait pris le relais lorsqu’elle avait atteint ses huit ans. Cet amateur d’histoire médiévale avait fait découvrir à sa fille les chefs-d’œuvre enluminés, les lais d’amour courtois rédigés par des dames cultivées, auxquels il vouait une véritable passion. En ce qui concernait les vacances scolaires, elles étaient autant d’occasions de partir en famille visiter les nombreux musées des capitales européennes.

Marco, pour sa part, était l’homme de la situation, de l’action, prédestiné aux chiffres par une famille qui, depuis trois générations, se goinfrait dans l’activité des placements financiers. Il s’en était détourné, n’ayant pas l’âme d’un « grippe-sous », pour préférer les mathématiques appliquées au codage informatique.

Et, hormis en ce qui concernait les sentiments qu’il portait à sa femme, chaque élément de sa vie était scruté sous l’angle le plus logique. L’un de ses plus proches collaborateurs l’avait d’ailleurs surnommé Spock.

De concert, les deux époux prirent le temps de la réflexion avant que Juliette ne répondît, échangeant tout en marchant, convenant qu’ils n’avaient eu que peu de répit depuis qu’ils étaient partis de Marseille, et que ce nouveau rendez-vous viendrait alourdir le planning du lendemain.

Tous deux avaient en ligne de mire un farniente matinal, dont Marco avait anticipé, si possible, l’intermède coquin — au choix de Juliette, avant ou après le monstrueux buffet petit-déjeuner au Mercure où il avait réservé pour les deux dernières nuits de leur plane trip. L’après-midi devait se consacrer à un alanguissement non moins plaisant autour de la piscine de l’hôtel cinq étoiles, parasols et cocktail en main obligatoires. Enfin, le plateau de Gizeh accueillerait leur soirée. Quoi de plus romantique qu’un coucher de soleil sur les grandes pyramides ?

Pour autant, cet inattendu, qui avait interloqué Juliette par l’à-propos irréel avec lequel il s’était imposé, ne dérangeait pas la dernière surprise que Marco avait préparée pour l’ultime jour du périple, avant leur retour par un vol prévu en fin d’après-midi.

Alors, voyant gamberger son aimée, laquelle se retenait à peine de sourire aux anges, toute à la perspective de découvrir un témoignage historique inédit, peinant à cacher son excitation, il l’incita à accepter.

Cependant, moins coulant que pour la rencontre de son épouse, la veille, avec Elena Garcia Lopez — le genre de ce nouvel interlocuteur déclenchant des réminiscences pas foncièrement agréables, une liaison extra-conjugale lui suffisant dans sa vie maritale — il se proposa de l’accompagner pour consulter ces mémoires surgies d’outre-tombe, renonçant à sa grasse matinée.

Dès leur retour à l’hôtel, elle contacta Thot. Une voix de baryton, posée, à l’accent british distingué, lui répondit immédiatement. Il fut convenu que l’érudit, dont le nom différait d’une lettre seulement de celui du scribe des dieux, accueillerait le couple le lendemain, vers dix heures trente, dans le hall de la bibliothèque d’Alexandrie moderne, dont l’illustre ancêtre aurait, à l’instar du phare qui porte le même nom, mérité de figurer parmi les sept merveilles du monde antique.

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Notes :

1 Titre d’un ouvrage de l’astrophysicien et romancier Isaac Asimov (né le 2 janvier 1920 à Petrovitchi (Russie). Décédé le 6 avril 1992 à New York (États-Unis).

2 La cité des Arts et des Sciences.

3 Mouvement perpétuel

4 Sandwich en espagnol

5 Ceci est un clin d’œil à l’excellente série Rome, une volonté délibérée de la part des auteurs à rendre hommage à ce grand moment de fiction retraçant l’histoire de la fin de la République. De l’accession au pouvoir de Jules César à celle du futur Octave.

La Cité des Arts et des Sciences, Valencia - Désir- Éditions

Rejoindre le chapitre 12 : La Bibliotheca Alexandrina

Alexandrie. Samedi, dix heures trente et suivantes.

Un bibliothécaire énigmatique

Juliette eut un choc, Marco esquissa une grimace à peine contenue.

L’homme était encore plus remarquable au naturel qu’en portrait. S’il s’avérait que les bibliothécaires dussent posséder un profil type, celui qui s’avançait vers eux, dans le hall, aux poutres en bois et piliers de béton de la Bibliotheca Alexandrina, n’y correspondait en aucun point. Amenadiel Thot irradiait d’une beauté que toute personne du genre féminin aurait qualifiée d’angélique, tandis que les membres du sexe opposé auraient opté pour diabolique.

Sa cordialité et sa prévenance concordaient en tous points avec son physique : après qu’il se fut enquis de leur transit, entre Valencia et Alexandrie, de leur installation à l’hôtel, les deux époux le suivirent dans un vaste espace baigné d’une paradisiaque lumière, filtrée par de larges fenêtres aux vitraux colorés, qui offraient une vue imprenable sur la baie et ses eaux domptées. Les murs étaient tapissés de rayonnages chargés de manuscrits anciens, à reliures de cuir patiné et de parchemins soigneusement conservés.

Nulle remise poussiéreuse en vue, plutôt un bureau directorial. Juliette pensa un instant à ses sombres quartiers au musée d’histoire romaine de la cité phocéenne et s’imagina volontiers les troquer contre la clarté de cet espace. Marco convint, de son côté, qu’il avait rudement bien fait de renoncer à sa grasse matinée et d’accompagner sa Juliette.

Une fois qu’ils furent absorbés par de souples fauteuils au cuir fin, le bibliothécaire, dans un sourire hollywoodien, s’enquit de leurs désirs : souhaitaient-ils consommer un thé à la menthe, des gâteaux ou quelque autre friandise ?

Les conjoints venaient d’ingurgiter un fastueux breakfast. Autant dire que l’un subissait la digestion post-gueuleton, plus tenté par un assoupissement que par un remplissage supplémentaire et que l’autre n’avait d’autre appétit que celui d’entrer dans le vif du sujet. Ils déclinèrent poliment sa proposition.

Étant l’invitée, et au fait des us et coutumes liés à l’Orient, où l’on prend plaisir à tourner autour du pot, juste par plaisir, l’épouse de Marco s’efforça d’afficher de l’intérêt tout au long des vingt minutes où Amenadiel les emmena faire, du moins en parole, le tour du propriétaire de la bibliothèque, assortissant avec force détails l’histoire de la construction de la nouvelle institution ainsi que ses objectifs, qui ne différaient que peu de ceux de sa légendaire aïeule, fondée par Alexandre le Grand.

Les salamalecs eurent raison de la patience de Juliette. Elle n’était pas là pour goûter à l’hospitalité locale. L’impression, causée par le physique surnaturel de leur hôte, évacuée, cette dernière se trouva torturée par les braises de la curiosité, à la manière d’une archéologue fébrile flairant une piste, et obligée de marquer l’arrêt.

Elle gigotait d’une fesse sur l’autre, tandis que l’esprit de Marco divaguait dans quelques contrées de lui seul connu. Son cerveau en pilote automatique, il se contentait d’acquiescer sans conviction lorsque le playboy lui adressait la parole.

Enfin, après ce qui parut aux deux époux, quoique pour des raisons fort dissemblables, non pas des minutes, mais des heures, Amenadiel s’excusa, avec cette urbanité gourmée qui, selon toute apparence, était son apanage. Il devait téléphoner afin de savoir si la salle était prête à les recevoir et si le document y avait été amené. Au terme d’un bref échange, le combiné raccroché, leur guide se leva, invitant les conjoints à le suivre.

Ils quittèrent le bureau pour descendre de plusieurs niveaux par un ascenseur, parcoururent un long couloir qui évoquait celui d’un hôpital moderne, jusqu’à une porte protégée par un clavier à code.

…

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