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L’âge d’or, sous Louis XIV, des fables licencieuses : entre exutoire social et divertissement stylistique

Les points d’intérêt : fable licencieuse, histoire des fables, poésie licencieuse, versification, satire, ironie.

En bref :

Podcast Fable Licencieuse Age D Or Resume Audio

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Désir Éditions

Podcast fable licencieuse -age d'or-résume audio (2025)

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Podcast : Cette conversation audio réunit un homme et une femme autour des thématiques du billet qui suit, en revenant sur ses principaux points.

Résumé : En ce mois de novembre, propice à la réflexion et aux méditations sur les contradictions humaines, la fable licencieuse se pare d’un éclat renouvelé.

Héritière d’une tradition ancienne qui voulait que l’art du conte poétique servît à instruire tout en divertissant, cette œuvre explore avec malice les zones d’ombre de nos passions et des conventions sociales. « Le Diable et le prisonnier » d’Hubert de Montgaillard s’inscrit dans la continuité d’un âge d’or littéraire, sous Louis XIV, quand la licence n’était pas qu’un simple exutoire, mais une critique sociale déguisée, à la fois amusante et mordante.

À travers une langue jouissive et une ironie affûtée, cette fable dénonce les faux-semblants et dévoile les faiblesses humaines éternelles, tout en faisant écho aux grands fabulistes classiques, tels Ésope ou Jean de la fontaine, qui savaient allier la satire à une exploration poétique de la condition humaine. Plus qu’un simple divertissement, ces vers sont un miroir d’une société balançant entre rigueur et volupté, les apparences Les apparences prenant souvent le dessus sur des réalités délibérément tues.

En vous invitant à plonger dans cet univers littéraire rutilant, Désir Éditions souhaite offrir un espace où la poésie licencieuse réveille pensées et une certaine sensualité.

point d'interogation

Le mois de novembre, enveloppé de sa nostalgie des chauds mois d’été évaporés, procure un cadre propice à méditer sur nos tiraillements entre vices et vertus. Saison suspendue durant laquelle la nature se replie, invitant à la langueur et pourquoi pas à l’examen des paradoxes moraux qui, malgré les progrès sociaux, ont traversé les âges de l’humanité. Dans cette atmosphère, la fable licencieuse est une opportunité aux mille délices pour tous ceux qui prisent les saveurs d’une langue enjouée, les titillements de leur sensualité, ainsi qu’une ébauche d’introspection.

Entre tradition et modernité : les fables d’antan en 2025

Le collectif des auteurs du Désir Éditions a donc souhaité, dans ce contexte, offrir à tous ses croisiéristes de l’imaginaire une balade au cœur d’une tradition littéraire à travers laquelle le divertissement se double de questionnements au sujet de notre essence d’être pensant, continuellement partagé entre le « bien » et le « mal », le moral et l’immoral.

Il n’est pas dans nos intentions de nous poser en donneurs de leçons ; tout au contraire, notre profession de foi est celle de la liberté de jouir en paix, mais non sans rime ni raison.

C’est pourquoi il nous a paru opportun de diffuser à bord du Désir Éditions la fable d’Hubert de Montgaillard : « Le Diable et le prisonnier », en adéquation avec notre charte éditoriale, et avec les propos tenus par Jean de La Fontaine dans sa préface « Fables choisies, mises en vers » de 1668.

« Une Morale nue apporte de l’ennui ;

Le conte fait passer le précepte avec lui.

En ces sortes de feinte, il faut instruire et plaire,

Et conter pour conter me semble peu d’affaire. »

Cette citation, à elle seule, résume la vocation des fabulistes, celle de lier l’utile à l’agréable.

Et si les fables, contes et légendes font partie du patrimoine culturel et littéraire français, ils semblent, hélas, passés de mode dans le monde éditorial, récits d’autant plus snobés quand ils sont versifiés.

Ces récits ont bercé l’enfance de nos auteurs, et c’est pour cette raison que, cheminant sur les boulevards d’Instagram, notre « Capitaine », qui ne sortait pas d’une geôle infamante — en lisant la fable d’Hubert, vous comprendrez l’allusion — a jugé opportun de faire découvrir cet héritier des fabulistes d’antan aux amoureux d’aventures littéraires inattendues.

Et puis nous est venue l’idée de proposer, afin d’aller plus loin dans le sujet, un billet d’analyse de ce genre, curiosité pour les passionnés de jeux de langues. Et, c’est ainsi que nous sommes partis sur les grands-routes de cette tradition littéraire.

Comme de coutume dans cet espace « Focus Sur », nous allons débuter par un rapide historique de ce genre littéraire. Ensuite, nous nous attacherons à décrypter ses fonctions sociales et linguistiques au temps de son âge d’or, sous le soleil de Louis XIV, avant d’envisager ses apports dans les siècles suivants.

Nous devons dire qu’en travaillant ce billet, nous avons nous-mêmes appris, suite à la consultation de nombreuses sources, une multitude de faits qui démontrent toute leur importance dans le panorama de la pensée humaine.

Alors si vous le voulez bien, commençons par le commencement : il était une fois l’histoire des fables…

grands noms

Courte histoire et maîtres de la fable : vers, satire et héritage littéraire français.

Depuis l’Antiquité, la fable fonctionne tel un miroir dans lequel se reflètent les travers humains. Ésope (VIe siècle av. J.-C.), que l’on considère comme le père du genre, ne se contenta pas de narrer de simples anecdotes. Il fut le premier à exposer, avec économie de mots et sagacité, les faiblesses de ses contemporains, faiblesses que l’on retrouve, inchangées, chez bon nombre des nôtres.

C’est ainsi qu’il écrivit dans la toute première version du « Renard et les Raisins » : 

« Un renard affamé, voyant des grappes de raisin pendre à une treille, voulut les attraper ; mais ne pouvant y parvenir, il s’éloigna en se disant à lui-même : “C’est du verjus.” »

Ce passage illustre, à l’aide de la technique de la personnification morale, comment, par désir frustré, on désavoue ce que l’on ne peut avoir. Un mécanisme psychologique qui perdure de nos jours.

Au Ier siècle apr. J.-C., Phèdre reprit cette fable lui adjoignant force détails : 

« Fame coacta vulpes alta in vinea / Uvam appetebat summis saliens viribus ; / Quam tangere ut non potuit, discedens ait / “Nondum matura est ; nolo acerbam sumere.” » 

« Affamé, le renard sautait de toutes ses forces pour attraper un raisin au haut de la treille ; ne pouvant l’atteindre, il s’en alla en disant : “Il n’est pas encore mûr, je ne veux pas en prendre un trop aigre.” »

Cette nouvelle version renforce avec ironie, ce qu’Ésope dépeignait.

Au XVIIe siècle, Jean de La Fontaine (1621-1695) s’appropria cet art. Il en est le porte-étendard grâce notamment à une versification raffinée et un humour que l’on pourrait presque qualifier de « trash » de nos jours.

Extrait de « La Grenouille qui se veut faire aussi grosse que le Bœuf » : 

« Une Grenouille vit un Bœuf 

Qui lui sembla de belle taille. 

Elle, qui n’était pas grosse en tout comme un œuf, 

Envieuse, s’étend, et s’enfle, et se travaille, 

Pour égaler l’animal en grosseur, 

Disant : “Regardez bien, ma sœur ; 

Est-ce assez ? dites-moi ; n’y suis-je point encore ? 

— Nenni. — M’y voici donc ? — Point du tout. — M’y voilà ? — Vous n’en approchez pas…” »

Nous sommes certains que chacun d’entre vous connaît la chute !

Dans les fables, les mots sont au service des images. Hubert de Montgaillard, alors que nous l’interrogions sur cette prédilection à en composer — il en compte dix-sept à son actif outre celle du « Diable et du Prisonnier » — nous a expliqué que la versification lui semblait apporter une expérience sensorielle très différente de celle du roman. Là où le récit au long cours baigne le lecteur dans une atmosphère générale — angoisse, nostalgie, sensualité —, la poésie privilégie la résonance des stances, leur tempo et leur force. Comme dans « La Grenouille qui se veut faire aussi grosse que le Bœuf », où la musicalité et le rythme des strophes servent à amplifier le comique et l’intensité du propos.

Hubert rappelle également l’effet puissant du vers au théâtre, comme avec « Les Djinns » de Victor Hugo, dans lequel la progression régulière des pieds et l’accentuation vocale créent une tension presque physique. Ce phénomène se retrouve dans la poésie contemporaine, par exemple chez Grand Corps Malade ou MC Solaar, qui exploitent cette force métrique.

Outre Jean de La Fontaine, plusieurs autres fabulistes classiques français peuvent être cités : 

François de Salignac de La Mothe-Fénelon (1651-1715), évêque et écrivain, devint célèbre pour ses « Fables diverses ».

Isaac de Benserade (1612-1691), quant à lui, adapta de nombreuses fables d’Ésope en français, jouant un rôle dans la diffusion populaire de ces récits. 

Catherine Bernard (1662-1712), l’une des rares femmes fabulistes françaises, développa ses propres fables et contes moraux dans le sillage de La Fontaine. Ses sujets de prédilection, en sus des complexités humaines, furent la fatalité de l’amour et les contradictions du pouvoir, qu’elle aborda avec une sensibilité qui annonçait déjà les réflexions du siècle des Lumières. Outre ses fables, elle connut un grand succès théâtral avec des tragédies comme « Laodamie », abordant la souveraineté féminine et les tensions entre passion et devoir. 

Antoine Houdar de La Motte (1672-1731) inscrivit la fable dans la modernité littéraire du début du XVIIIe siècle, avec un style plus libre et souvent plus ironique.

Ces auteurs, parmi d’autres, démontrent toute la richesse et la diversité de la tradition fabuliste française. Ils s’approprièrent le genre, chacun à sa manière, tout en conservant son essence intacte : analyse et critique de la société, combinée à un indéniable plaisir linguistique dédié à un lectorat distingué.

roi soleil

La fable, un genre destiné à un public adulte et cultivé

On méconnaît le fait que la plupart des fables, à l’origine, n’étaient pas conçues comme un outil d’apprentissage de la morale destiné à l’éducation des enfants. Bien au contraire, elles s’adressaient d’abord à un public adulte, lettré, capable d’en saisir les subtilités, d’apprécier les effets de style et de goûter la dérision qu’elles propageaient.

Les fables de Jean de La Fontaine, bien que offertes au Dauphin1, visaient tout autant les cercles aristocratiques cultivés au sein desquels l’humour et la critique sociale pouvaient s’exprimer avec sophistication.

De plus, par leur forme allégorique et leur double interprétation, elles permettaient de contourner la censure et de brocarder les puissants avec une certaine discrétion.

Avant qu’il fussent dédiés à l’éducation des enfants, le plaisir de ces courts récits s’attachait donc à une réflexion profonde sur la nature humaine et la société. Cette dimension s’affirma dans les recueils postérieurs de La Fontaine. La satire et l’ironie y gagnèrent en mordant, confirmant que cette forme de littérature constituait bien un espace de dialogue réservé à un lectorat averti, avec suffisamment de vécu pour goûter à l’à-propos des métaphores.

Ce n’est véritablement qu’au XIXe siècle que les fables empruntèrent les bancs de l’école, devenant des instruments pédagogiques, ce qui nourrit encore aujourd’hui l’amalgame qui les réduit trop souvent à de simples vecteurs de morale enfantine.

Cette évolution historique ne doit pas masquer la richesse initiale du genre, qui, rappelons-le, associait divertissement, critique sociale, et réflexion philosophique.

À ce titre, les fables licencieuses, quoique souvent occultées dans l’histoire de la littérature classique, pour une raison aisée à comprendre — pudibonderie exacerbée — foisonnèrent. Elles conjuguaient plaisir stylistique avec la transgression, tout en auscultant mœurs et désirs interdits. Tant et si bien qu’on ignore si ce sous-genre conserva réellement sa fonction d’instruction ou s’il ne constitua pas plutôt un moyen de transmettre de courts récits jouissifs. Ceux-ci, tout en semblant dénoncer, promouvaient en réalité la célébration confidentielle des pulsions charnelles.

lafontaine

Sous les rayons du soleil tentèrent de s’épanouir les contes licencieux de Jean de La Fontaine.

Louis XIV, monarque absolu et mécène, imposa ordre et grandeur à la France du XVIIe siècle. Pourtant, en dépit ou à cause de son apparente rigueur dans la conduite des affaires, on sait que ce roi était, du moins dans la première partie de son règne : « un fieffé coquin » ; il devint puritain dans la seconde sous l’impulsion de son épouse morganatique Madame de Maintenon.

C’était un secret de polichinelle que les bosquets des jardins de Le Nôtre favorisaient maintes frivolités, ardeurs et luxures au sein d’une cour par ailleurs tenue dans un gant de fer.

Rien d’étonnant à ce que se développât, dans cette époque de lutinage, un espace littéraire au cœur duquel les écritures subversives abondèrent et que la fable licencieuse connût son âge d’or.

Ainsi, le classicisme littéraire, dont les plus grandes figures furent Corneille et Racine, coexista avec des formes plus libres. La licence devint un moyen d’exprimer des vérités dissimulées, un exutoire à la mainmise d’un souverain et d’un clergé qui tentaient de continuer à brider les pulsions de leurs ouailles, tout en ne respectant pas leurs propres vœux de chasteté.

Jean de La Fontaine, bien plus célèbre pour ses fables grand public que pour ses contes licencieux, a pourtant écrit une soixantaine de récits en vers entre 1665 et 1674, que l’on qualifiait à l’époque d’« indécents » ou de « triviaux ».

Ces contes grivois, mêlant humour et érotisme, mettaient en scène des personnages tels que des maris cocus émoustillés par les ébats de leur femme, des amants rusés, des ermites libidineux, des nonnes dévergondées, dans des tableaux drôles et souvent critiques à l’égard des mœurs libres que nombre de ces contemporains s’évertuaient à dissimuler derrière des paravents de puritanisme hypocrite.

Ces récits, dont on pouvait craindre qu’ils devinssent confidentiels en raison de leur diffusion clandestine, rencontrèrent, contre toute attente, un réel succès dans les salons littéraires, au sein d’une élite cultivée en quête de liberté d’expression et de subtilité dans la critique sociale. Sans oublier, bien entendu, la recherche d’une excitation aussi spirituelle que charnelle. Cette propagation resta cependant limitée, car, à l’instar des « Nouveaux Contes » publiés en 1674 sans privilège ni permission, ils se virent rapidement saisis et interdits de vente, face à la pression du parti dévot ainsi qu’à la réprobation officielle, et qualifiés d’infâmes, alors même que la cour en faisait des gorges chaudes.

Il est intéressant de noter qu’au XVIIIe siècle, ces contes licencieux, bien que proscrits, furent récupérés comme supports pédagogiques par certains milieux, notamment par les Jésuites, et même récités par les écoliers, à, disait-on, but de contre-exemple !

Il serait impensable de ne pas vous faire goûter à quelques extraits de ces vers qui, au temps jadis, firent l’objet, du moins l’imagine-t-on, de maintes messes basses au cœur de la galerie des Glaces.

Extrait de l’épigramme érotique « Aimons, baisons », vers 1650 :

« Aimons, baisons, ce sont plaisirs

Qu’il ne faut pas que l’on sépare ;

La jouissance et les désirs

Sont-ce que l’âme a de plus rare.

D’un vit, d’un con, et de deux cœurs…

Naît un accord plein de douceurs,

Que les dévots blâment sans cause. »

Extrait du « Conte de Perrette » dans « Promettre est un et tenir est un autre », vers 1665-1671 :

« Jean amoureux de la jeune Perrette,

Ayant en vain auprès d’elle employé,

Soupirs, serments, doux jargon d’amourette,

Sans que jamais rien lui fût octroyé…

Ne perds point de temps, prend quelques menus droits,

Va plus avant, et si bien s’insinue… »

Extrait du « Conte Sœur Jeanne », « Contes et Nouvelles en vers », 1665-1671 :

Sœur Jeanne, ayant fait un poupon,

Jeûnait, vivoit en sainte fille ;

Toujours estoit en oraison,

Et toujours ses Sœurs à la grille.

Un jour donc vint par le cloître

Joconde, bel homme à la face ;

Lui qui d’amour est le maître,

Nul ne lui pouvait tenir place.

— Ma sœur, lui dit-il, qu’avez-vous

Pour que vous soyez changée ainsi ?

— J’ai fait un enfant, répondit-elle,

Et maintenant c’est tout ce qui m’ennuie.

L’abbesse, de ses commentaires,

Faisait ainsi une carrière ;

Les péchés en son gouvernement

Étaient gardés avec mystère… »

Dans ce dernier conte, pointe l’ironie du contraste entre la posture religieuse et le vécu charnel, un thème souvent exploité en filigrane dans les contes « infâmes » de Jean de La Fontaine afin de souligner l’hypocrisie d’un clergé prétendument à l’abri des tentations humaines. Cette thématique sera allègrement reprise par un certain Alphonse Donatien Marquis de Sade, un des plus ardents détracteurs de la religion, au siècle suivant. Religion dont les dictats ne permettaient rien à ses administrés, alors même que ses hauts dignitaires se permettaient tout.

Au sujet des écrits sadiens et sadiques produits par cette âme dite libertine, nous tenons à souligner, ainsi que nous l’avions fait dans un de nos tout premiers articles : « Du Libertinage intellectuel à l’affaire Pélicot : un iceberg de dérive », notre collectif d’auteurs, qui pourtant prise fort ce que d’aucuns pourraient trouver inconvenant, incline à penser que le Divin Marquis poussa dans nombre de ces récits le bouchon beaucoup trop loin.

Ainsi, de par certaines thématiques abordées dans les fables, licencieuses ou non, on peut, sans trop commettre d’erreur, affirmer que ces récits édifiants doivent être considérés comme les précurseurs d’un mouvement littéraire qui laissera sa marque au siècle suivant, celui des Lumières, au cours duquel l’expression des « conteurs » prendra à la fois un tour plus féroce, mais aussi de plus en plus vindicatif à l’égard de la monarchie et de son pouvoir absolu, ainsi qu’à l’encontre de ses plus zélés serviteurs, qu’ils soient de noblesse d’épée ou de robe.

voltaire

La fable licencieuse un précurseur littéraire des écrits libertins et politiques du siècle des Lumières

Comme nous venons de le voir, la fable sous Louis XIV servait souvent une forme de critique politique voilée, mais ne s’adressait presque qu’aux sphères supérieures du pouvoir. Les aristocrates la goûtaient comme une gentille dérogation à la bienséance, une forme d’irrévérence presque innocente ; elle dénonçait, sans enfoncer, les faux-semblants de l’époque, ne malmenant que peu les fondements de l’état, agissant bien plus comme des exutoires que comme des brûlots envers le système en place.

Jean de La Fontaine, pris entre sa dépendance envers ses mécènes et son esprit libre, criait à mots couverts son désarroi devant tant de pouvoir détenu par les mains de quelques-uns : « …La raison du plus fort est toujours la meilleure… » — « Le Loup et l’agneau », Ce vers, malgré sa simplicité, éclaire d’une flamme vive les rapports sociaux qui régissaient cette époque, et qui, malgré l’écoulement des siècles et les mutations sociales, n’ont pas évolué d’un iota ; tout au plus, les « forts » ont-ils changé de titres et de fonction.

Mais revenons à nos moutons. Qu’elles fussent licencieuses ou à vocation plus politique, les fables s’inscrivaient dans un continuum littéraire qui, au siècle des Lumières, dériva vers des propos autrement plus contestataires.

Sous la Régence et Louis XV, sévit Crébillon fils (1674-1762), qui, dans ses « Contes orientaux » (1734-1746), emprunta la voie de l’exotisme pour énoncer sa critique de l’absolutisme, comme le souligne Jean-Pierre Sermain, lequel voit en lui un traqueur de « l’irresponsabilité du désir dans le champ privé rejoignant le pouvoir étatique ». Diderot (1713-1784), quant à lui, avec des dialogues libertins comme « Les Bijoux indiscrets » (1748), mêla esthétique et humanisme pour s’élever contre « les prisons où l’on muselle l’âme », notamment à travers ses dénonciations des institutions cléricales. Voltaire (1694-1778), de son côté, en maître du sarcasme, exposa, dans ses contes philosophiques, et en particulier « Candide » (1759), les travers d’une société bâtie sur l’intolérance et les abus de privilège.

Héritiers des fabulistes du Grand Siècle, ces auteurs portèrent sur la place publique ce qui n’était jusqu’alors qu’un murmure littéraire : la liberté individuelle, l’émancipation des esprits, l’affranchissement des entraves religieuses et politiques, élargissant leur lectorat à la classe bourgeoise.

La fable, qu’elle fût de mœurs ou grivoise, ouvrit la voie à une littérature plus affirmée. On peut avancer qu’elle représente l’aïeule d’un certain droit à exprimer ses convictions, qui naquit au cours du règne suivant, pour aboutir à l’avènement des idéaux de la Révolution française : liberté, égalité, fraternité.

tartuffe

La licence littéraire : un puissant levier de contre-pouvoir

Autrement dit, la fable licencieuse, au temps du Roi Soleil, n’était pas qu’un innocent divertissement. Elle pouvait se concevoir comme une profession de foi « politique » tout en conservant une esthétique stylistique.

Le choix du registre grivois relevait du calcul : il autorisait à aborder des thèmes tabous, dans une société bridée par la morale religieuse et une puissante hiérarchie institutionnelle.

Il est à noter que d’autres vecteurs littéraires permirent, sous Louis XIV, une certaine liberté de ton, bien qu’on puisse les considérer plus modérés tant dans le style que dans le propos.

À titre d’exemple, certains sujets des pièces de théâtre de Molière sont issus des traditions de la Commedia dell’arte. Des troupes itinérantes, des acteurs masqués, grimés, aux costumes bariolés, sillonnèrent l’Europe de la Renaissance, improvisant sur de précaires échafaudages des saynètes de critique sociale. Leurs sujets centraux ? Les souverains, leurs débauches, leurs travers, les amours illégitimes.

Tient naturellement une place de choix, sous ce masque du divertissement, « Tartuffe », qui met en lumière avec une acuité remarquable la fausseté des imposteurs en habits de vertu, forçant le spectateur à percevoir la dissonance entre apparence et réalité.

Nous pouvons avancer que, suivant cette même veine, Montgaillard dénonce, dans ses vers, la fausseté et les ambiguïtés d’une société avide de plaisirs, mais répressive, en utilisant la luxure autant pour réjouir le lecteur que pour esquisser en filigrane des vérités intemporelles. Le dernier épisode du « Diable et le prisonnier » — « Entrée Trois » — se révèle à ce titre des plus délectables. Nous ne vous narrerons pas la chute, mais sachez qu’il égratigna un Tartuffe de si mémorable manière que nous en avons encore tous le sourire en coin. Bien que cet auteur ait placé sa fable infâme à l’époque du Grand Siècle et que le sujet puisse à première vue vous sembler suranné, souvenez-vous que l’histoire n’est qu’un éternel recommencement et que derrière les parangons de vertu affichée se cachent des vices qui ne font pas les délices de leurs victimes !

En guise d’illustration, lorsque nous avons interrogé Hubert de Montgaillard au sujet de sa fable, il nous cita cette courte phrase, extraite du « Ventre de Paris », d’Émile Zola :

« Ce sont de terribles gens que les honnêtes gens. »

desproge

Le rôle social des satiristes

Plus généralement et en ne nous limitant pas au seul genre de la fable, au sujet du rire mêlé à la grimace, et à la moquerie, nous pouvons citer, dans une époque proche de nous, des personnalités comme Coluche ou Desproges dont les bons mots survivent à l’ère des tweets, interpellent l’opinion publique, la secouent mieux que ne sauraient le faire bien des productions moins divertissantes.

La fable agissait sur un mode similaire, éveillant des images cocasses. Elle suscitait la réflexion sans en avoir l’air, tout en produisant un impact psychologique maximal.

Dans cette rédaction à double vocation, instruire et divertir, la fable puise son essence, telle que soulignée par Ménandre2 : « La poésie est le miroir où l’homme voit ses défauts ». Elle propose au lecteur une introspection de ses contradictions, de ses failles et de ses tentations.

Elle consiste en une critique qui, sous un habillage léger, nous permet de questionner notre monde, notre société, tout autant que de nous considérer nous-mêmes et d’envisager la poutre qu’on a dans l’œil sans occulter la paille logée dans celle de notre voisin.

diable ange

Dans les brumes de nos contradictions

« Le Diable et le prisonnier » expose les faux-semblants et les viles passions qui nous entraînent sur les sentiers de la déraison, provoquant nos luttes internes, suivant une dynamique semblable à celle des fables anciennes.

L’usage que notre fabuliste contemporain fait du verbe est à la fois jubilatoire et chargé d’une ironie mordante — la langue devient un instrument de subversion, une arme pour décrypter les faiblesses que nous portons tous : vices et délices cheminant côte à côte, se livrant bataille au sein de notre esprit errant trop fréquemment dans des brumes aussi épaisses que celles des nuits d’Halloween.

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Le conte moral, un art ancien et pourtant toujours d’actualité

Ainsi, le règne du roi Soleil, entre rigueur politique et creuset d’aspirations nouvelles à la liberté, représente-t-il une époque où la fable développa toute sa richesse. Entre délivrance sociale et jeu linguistique, elle joua un rôle capital, celui de soupape de sécurité. Elle fut l’apanage des gens de lettres et contribua à diffuser des idées d’émancipation qui se frayèrent une voie jusqu’à la Révolution française.

 Ce lien naturel entre divertissement et enseignement, que nous défendons vivement, trouve une parfaite illustration dans l’excellent roman de Denis Mursault : « La Loi de Vera », dont le sous-titre : « la dernière astuce du malin est d’être une diablesse » en dit long sur son propos. Une sorte de conte moderne, dont la morale sera dévoilée au deuxième tome « Retour de flamme », à paraître au mois de janvier 2026

L’auteur, satiriste et amateur de style, y déroule une galerie de portraits pittoresques, dans la pure tradition des pasticheurs. Il porte un regard vif, toutefois dénué d’acrimonie sur une société devenue farouchement féministe, sur une ère gouvernée par les médias et, parce que l’histoire est un éternel recommencement, sur un public qu’on maintient sous influence grâce à cette maxime : « Panen et circenses3 ».

Nous affirmons à bord que la dérision constitue l’une des activités les plus salutaires pour conserver un regard éclairé sur nos modèles de sociétés modernes, loin d’être des paradigmes de moralité. Des sociétés au sien desquels l’homme et la femme de bien peuvent perdre leur latin tant il existe une dichotomie entre : « Ce que les « Grands » de notre siècle nous intiment de faire, et ce qu’ils font dans le même temps ! »

montgaillard

« Le Diable et le prisonnier », un fabuliste d’aujourd’hui pour un récit d’antan

Consécutivement à ce billet de décryptage de la fonction sociale de la fable sous Louis XIV et à notre conviction de son apport à la littérature et à la société au cours des périodes suivantes, nous sommes certains que vous ne pourrez résister à la tentation de parcourir les chemins littéraires du Grand Siècle en compagnie d’un de vos contemporains, Hubert de Montgaillard. D’un petit clic, accédez à la « Fable licencieuse et pactes infernaux : Le Diable et le prisonnier, première entrée », et entamez une balade dans un univers fantastique peuplé d’ondulantes créatures qui réchauffent vos sens, tout en comblant d’aise vos neurones. Goûtez chacun des vers posés par un fabuliste de talent et colportez, si l’envie vous en vient, ses strophes à travers le cyberespace de notre XXIe siècle.

Notes :

1 Les fables de Jean de La Fontaine furent en effet dédiées à Monseigneur le Dauphin, Louis de France, fils aîné de Louis XIV, qui mourut quatre ans avant Louis XIV des suites de la variole. Il fut appelé plus tard le « Grand Dauphin ». Le futur Louis XV est l’aîné des enfants de ce dernier.

2 Ménandre (vers 343 av. J.-C. — vers 292 av. J.-C.) est un auteur comique grec, considéré comme le principal représentant de la « Comédie nouvelle » dans la Grèce antique.

3 « Du pain et des jeux »

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Sources :

Wikisource : Une ruelle poétique sous Louis XIV

https://www.nakawedoc.com/fr/portraits-de-femmes/theatre/catherine-bernard/24-categorie-fr-fr/biographies/80-catherine-bernard

Wikipédia : Contes et nouvelles en vers

https://www.radiofrance.fr/franceculture/a-la-decouverte-des-contes-licencieux-de-la-fontaine-libertin-repenti-6822294
Académie française : Notre confrère La Fontaine

Bibliothèque nationale de France (BNF) : Les Contes, un art galant

Fables de La Fontaine (extraits et études critiques)

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